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voir. L'épée, le bâton du magistrat et les talents divers qu'ils symbolisent gouvernent le monde. Mais je trouve celui-là plus grand qui peut s'annihiler luimême, lui et tous les héros en se reposant sur cet élément de la raison pure, insoucieux des personnes, en se laissant pénétrer par cette force subtile, irrésistible qui détruit en nous l'individualisme, et dont le pouvoir est si grand que devant elle le plus puissant souverain n'est pas. Alors celui-là est un monarque qui donne une constitution à son peuple, un pontife qui proclame l'égalité des âmes et relève ses serviteurs des hommages Farbares qu'ils lui rendaient, un empereur qui peut ménager son empire.

Mais j'avais l'intention de spécifier un peu plus minutieusement deux ou trois points dans les services qu'ils nous rendent. La nature n'épargne jamais l'opium et le népenthès : toutes les fois qu'elle marque ses créatures de quelque difformité et de quelque défaut, elle verse abondamment sur la plaie son essence de pavots, et le malade marche joyeusement à travers la vie ignorant de son mal et incapable de le voir, quoique le monde entier le lui montre du doigt chaque jour. Les membres indignes et offensifs de la société, les hommes dont l'existence est une peste sociale, pensent invariablement qu'ils sont des gens injustement maltraités et ne cessent pas de s'étonner de l'ingratitude et de l'égoïsme de leurs contemporains. Notre globe découvre ses vertus cachées non-seulement dans les héros et les archanges, mais même dans les bavards et les commères. N'est-ce pas une rare adresse que d'avoir déposé dans chaque créature l'inertie nécessaire, l'énergie conservatrice et résistante, la colère d'être réveillé où changé de condition? L'orgueil de l'opinion, la certitude que nous sommes dans le droit chemin sont indépendantes de la force intellectuelle qui est dans chacun

de nous. Il n'est pas de vieille grand mère, il n'est pas d'idiot qui ne se servent de l'étincelle de faculté et de perception qui leur reste pour rire à gorge déployée et triompher dans leur opinion des absurdités de toutes les autres personnes. La différence entre nous tous, c'est ·la mesure de l'absurdité. Personne ne pense qu'il a tort. Mais au milieu de ces congratulations que nous nous adressons à nous-mêmes vient quelque figure que Thersite lui-même pourrait aimer et admirer. Celui-là nous conduira dans la voie où nous devons marcher. L'aide qu'il nous prête n'a pas de fin. Sans Platon, nous perdrions notre foi dans la possibilité d'un livre raisonnable; il semble que pour la raffermir nous n'en ayons besoin que d'un seul, mais il nous en faut un. Nous aimons à nous associer aux personnes héroïques parce que notre réceptivité est infinie. Avec les grands, nos pensées et nos manières deviennent aisément grandes. Nous sommes sages en capacité, en puissance, quoique bien peu d'entre nous le soient en énergie, en action. Il n'est besoin que d'un homme sage dans une société et tous aussitôt sont sages, si rapide est la contagion.

Les grands hommes sont ainsi un collyre qui éclaircit nos yeux et dissipe notre égoïsme et nous rend susceptibles de voir les autres hommes et leurs œuvres. Mais il y a des vices et des folies qui sont générales, qui s'étendent à des populations entières et à des siècles entiers. Les hommes ressemblent à leurs contemporains. On a observé chez de vieux couples ou chez des personnes qui avaient habité longues années ensemble qu'ils étaient devenus presque ressemblants, et que s'ils avaient vécu longtemps encore il aurait été impossible de les distinguer. La nature a horreur de ces complaisances qui menacent de fondre le monde en un seul bloc et se hate de briser ces unions hébétées. La même assimilation s'opère chez les hommes d'une ville, d'une secte,

d'un parti politique; les idées du temps sont en l'air et infectent tous ceux qui les respirent. Vues d'un point élevé, cette cité de New-York, cette cité de Londres làbas, cette civilisation occidentale semblent un faisceau d'absurdités. Nous nous tenons les uns les autres sur le qui-vive et nous augmentons par nos émulations les frénésies du temps. Notre bouclier contre les aiguillons de la conscience, c'est la pratique universelle, autrement dit nos contemporains. Il est aisé d'être aussi sage et aussi bon que vos compagnons. Nous apprenons de nos contemporains tout ce qu'ils savent, sans effort et pour ainsi dire par les pores de la peau. Nous atteignons à leur science par la sympathie comme une femme arrive à l'élévation intellectuelle et morale de son mari. Mais nous nous arrêtons là où ils s'arrêtent. Nous ne pouvons que difficilement changer de direction. Mais les grands hommes se tiennent plus près de la nature, vont au-delà de nos modes d'un jour et par leur fidélité aux idées universelles nous sauvent de ces erreurs fédérales et nous défendent contre nos contemporains. Ils sont les exceptions dont nous avons besoin lorsque domine une règle trop générale. Une grandeur isolée est un antidote contre l'esprit de coterie.

Ainsi le génie nous nourrit, nous rafraîchit et nous remet d'une trop longue conversation avec nos compagnons, et nous marchons à travers les profondeurs de la nature dans la direction où il nous conduit. Un grand homme nous indemnise d'une population de pygmées. Chaque mère souhaite le génie pour un de ses fils, quand bien même tous les autres devraient être médiocres. Mais un nouveau danger apparaît dans l'excès d'influence des grands hommes. Leur attraction nous fait sortir de notre place. Nous sommes devenus des séides, nous nous sommes suicidés intellectuellement. Ah! là-bas, à l'horizon se trouvent nos soutiens;

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utres grands hommes, de nouvelles qualités, des tre-poids. Nous nous dégoûtons du miel de toute esce de grandeur. Tout héros à la fin devient un farau. Peut être que Voltaire n'avait pas mauvais cœur, cependant il a dit du bon Jésus lui-même : Je vous en ie, ne prononcez plus devant moi le nom de cet ɔmme. Nous avons exalté les vertus de Georges Wasington-périsse Georges Washington!-voilà toute la éponse et toute la réfutation des pauvres jacobins de nos ours. Mais c'est là l'indispensable défense de la nature. umaine. La force centripète augmente la force centriuge. Nous balançons un homme avec un autre homme qui soit son opposé, et la santé de l'État repose à la fois sur l'intelligence du passé et l'intelligence du présent.

Toutefois l'utilité des héros trouve vite sa limite. L'approche de chaque génie est défendue par quantité de broussailles. Ils nous attirent, et à distance semblent nous appartenir, mais de tous côtés leur approche nous est interdite. Plus près nous avançons, plus loin nous sommes repoussés. Il y a toujours quelque chose de fragile dans le bien qui nous est fait. Les meilleures découvertes sont celles que le savant fait pour lui-même. Cette découverte a pour son compagnon, jusqu'à ce qu'il l'ait expérimentée lui-même, quelque chose qui n'est pas réel. Il semble que la Divinité ait revêtu chaque àme qu'elle envoie dans la nature de certaines vertus et de pouvoirs non communicables aux autres hommes, et que, l'envoyant pour accomplir un voyage de plus à travers le cercle des êtres, elle ait écrit sur les vêtements de cette âme Non transmissible ou bon seulement pour ce voyage. Il y a quelque chose de trompeur dans la correspondance des esprits. Les bornes sont invisibles mais ne sont jamais franchies. Il y a une certaine volonté qui pousse à donner, une bonne volonté qui pousse à recevoir; mais la loi de l'individualité rassemble sa force

aus des vous. je suis moi, et nous restons

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Mr. Jucures arme promptement pour nous proFore insa es autres. Chacun est défendu par - ne. den 1 est pius marqué que la puissance par Situs sont protégés contre les individus, 4 in nade ou chaque bienfaiteur devient si aisémet ulasant, rien que par la continuation de son te hails des Jeux ou elle n'est pas nécessaire; dans in monde oues enfants sont tant à la merci de leurs methes purvuts, ou presque tous les hommes sont trop sadies es trop empresses. Nous parlons bien juste

cut les anges gardiens de Fentance. Combien ils nous sant superteurs par ia securité qui les abrite contre les ust, utæts des mauvaises personnes, par l'absence de Vartie et de restriction mentale! ils répandent leur accedante beaute sur les objets qu'ils contemplent. Aassi ue sont-ils pas comme nous, adultes, à la merci de tristes precepteurs. Si nous les grondons et que nous leur fassions peur, ils ne vont pas méditer là-dessus aussdot et chercher un refuge en eux-mêmes, et si nous leur passons leurs folies, ils trouvent aussitut des limites qui les arrêtent.

Nous ne devons pas redouter une excessive influence meanmoins. Une confiance plus généreuse nous est permise. Servez les grands. Ne vous inquiétez pas de l'humiliation; ne refusez pas tout service qu'il vous est possible de leur rendre. Soyez le membre de leur corps, le souffle de leur bouche. Compromettez votre égoïsme. Quelle importance a-t-il si vous pouvez gagner quelque chose de plus grand et de plus noble? Ne craignez ja

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