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mais la raillerie qui vous taxera de bonne sme dévotion peut aisément être plus grande que le mo rable orgueil qui garde son quant a see. Sois un autre ...que toi; sois non pas toi-même, mais en platonicien ; » non pas une âme, mais un chretien; non pas un naturaliste, mais un cartesien: Don pas un poète, mais un shakspearien. Le char de tes tendances ne s'arretera pas; toutes les forces de l'inertie, de la crainte et de l'amour ne te retiendront pas. En avant et pour toujours! Le microscope observe une monade ou un insecte circulant dans l'eau: d'abord un point apparait sur cet animalcule: puis le point s'élargit, et prend la forme d'un trou et laisse voir deux animalcules parfaitement distinctes. Ce détachement continu ne se manifeste pas moins dans toute pensée, dans toute société. Les enfants pensent qu'ils ne peuvent vivre sans leurs parents. Mais longtemps avant qu'ils soient avertis, le point noir a paru, le détachement s'est opéré. Quelque accident se chargera de les avertir de leur indépendance.

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Mais ce mot grands hommes est injurieux. Sont-ils une caste? est-ce leur destinée d'être ainsi? Qu`advient-il alors des promesses faites à la vertu? Les jeunes gens se lamentent à propos de cette superfétation de la nature. Beau et généreux est votre héros, dit-il mais regardez là-bas le pauvre Paddy; regardez à cette nation entière de Paddys. Pourquoi depuis le commencement de l'histoire jusqu'à nos jours les masses ne sont-elles que chair à canon et à épées? L'idée ennoblit quelques chefs qui ont sentiment, opinion, amour, respect d'eux-mêmes, et qui` rendent la mort et la guerre des choses sacrées; mais

1 Ce substantif, forgé par Emerson pour désigner une sorte d'idolàtrie envers un homme, a son origine dans l'amour enfantin, presque instinctif et passionné que Boswell, le biographe de Samuel Johnson, porta au célèbre critique anglais.

quelle récompense existe-t-il pour les misérables qu'ils soldent et tuent? Le peu de prix de la vie humaine est le sujet de la tragédie qui se joue chaque jour. C'est un aussi grand malheur qu'il y ait des gens vils que si nous étions vils nous-mêmes, car enfin nous devons vivre en société.

En réplique à ces objections, on peut dire que la société est une école pestalozzienne où tous sont maitres et disciples chacun à leur tour. Nous sommes également servis par les dons que nous recevons, par les dons que nous faisons. Les hommes qui savent les mêmes choses ne sont pas longtemps l'un pour l'autre la meilleure ni la plus désirable compagnie. Mais amenez auprès de chacun d'eux une intelligente personne qui ait une autre expérience, et c'est comme si vous laissiez couler l'eau d'un lac en creusant un peu plus bas que son bassin naturel. C'est un grand bienfait pour chaque orateur, et qui semble au premier abord un avantage mécanique, que de pouvoir se peindre sa propre pensée. Nous passons vite dans nos humeurs personnelles de la dignité à la dépendance. Si quelqu'un d'entre nous ne paraît jamais monter sur le trône, mais toujours servir, toujours se tenir debout, c'est parce que nous ne voyons pas la société pendant une assez longue période pour que la rotation complète ait eu lieu. Quant à ce que nous appelons les masses et les hommes communs, cela n'existe pas. Tous les hommes ont en fin de compte la même taille : le véritable art n'est possible que par la conviction que chaque talent a son apothéose quelque part. Un champ immense est ouvert, un beau rôle et de frais lauriers sont réservés à ceux qui sauront les conquérir; mais le ciel réserve pour chacune de ses créatures une carrière égale. Chacun d'entre nous est mal à l'aise jusqu'à ce qu'il ait reflété ses rayons particuliers dans la sphère concave, et con

templé son talent dans sa récente noblesse et dans son enthousiasme.

Les héros de l'heure présente sont grands relativement; leur grandeur se produit vite; dans la minute. même du succès éclot pour eux la qualité qui leur est nécessaire. Mais d'autres jours demanderont d'autres qualités. Quelques rayons échappent à l'observateur vulgaire et demandent toujours un œil qui les perçoive. Demandez au grand homme s'il ne peut pas exister de plus grands hommes que lui. Ses compagnons existent, non pas de moins grands, mais de plus grands encore. La nature n'envoie jamais un grand homme sur notre planète sans confier ses secrets à une autre âme.

Un fait gracieux sort de ces études, et ce fait c'est la progression ascensionnelle de notre amour. Les réputations du dix-neuvième siècle seront citées un jour comme exemples de sa barbarie. Le génie de l'humanité est le sujet réel dont la biographie est écrite dans nos annales. Nous devons faire beaucoup d'inductions et combler dans nos souvenirs beaucoup de vides. L'histoire de l'univers est symptomatique, la vie est mnémonique. Dans toute la procession de ces hommes fameux, aucun homme n'est raison ou illumination, ou l'essence enfin que nous cherchions; il n'est que la manifestation dans un lieu différent de possibilités nouvelles. Puissions-nous un jour compléter l'immense figure que composent jusqu'à présent ces points apparents! L'étude de nombreux individus nous conduit dans une région élémentaire où l'individu est perdu, où tous les sommets sont égaux. La pensée et le sentiment qui vivent dons cette région ne peuvent être emprisonnés dans l'étroite enceinte d'aucune personnalité. Le secret de la puissance des plus grands hommes, c'est que leur esprit se répand sans contrainte. Une nouvelle qualité de l'esprit voyage jour et nuit depuis son origine dans des cercles concen

triques et se rend visible par des méthodes inconnues: l'union de tous les esprits apparait intime; la force qui ouvre les portes à l'un est impuissante pour repousser les autres; la plus petite acquisition de vérité et d'énergie, dans le coin le plus caché, sert à la société tout entière. Si les différences de talent et de position s'éva nouissent lorsque nous suivons les individus pendant toute la durée nécessaire pour compléter la carrière de chacun d'eux, combien disparaît plus vite encore cette apparente injustice lorsque nous arrivons à reconnaître l'identité de tous les individus, et que tous sont faits de la substance qui gouverne, ordonne et agit!

Le génie de l'humanité, c'est là le vrai point de vue sous lequel l'histoire doit être envisagée. Les qualités subsistent toujours; les hommes qui les manifestent en ont tantôt plus, tantôt moins et disparaissent; les qualités vont se reposer sur un autre front. Aucune expérience ne nous est plus familière. Vous avez vu une fois ces phénix, ils sont partis, mais le monde n'est pas pour cela désenchanté. Les vases sur lesquels vous lisiez des emblèmes sacrés se métamorphosent en vulgaire poterie, mais le sens de leurs peintures est sacré, et vous pouvez lire encore leurs emblèmes écrits sur les murailles du monde. Pendant un temps, nos maitres nous servent personnellement comme de mesures pour nos progrès. Autrefois ils étaient des anges de sagesse, et leur figure touchait le ciel. Ensuite nous les avons vus de plus près, nous avons vu leurs moyens, leur culture, leurs limites, et ils ont cédé la place à d'autres génies; heureux si quelques noms sont restés si élevés qu'il ne nous ait pas été possible de les étudier de plus près, si l'àge et la comparaison ne les ont pas dépouillés de quelques rayons. Mais plus tard nous cesserons de chercher dans les hommes la complète unité, nous nous contenterous de leurs qualités sociales et des qualités qui leur sont

ccordées. Tout ce qui respecte l'individu est temporaire t prospectif comme l'individu lui-même, qui, de plus = n plus, brise ses limites pour s'élever au sein d'une xistence catholique'. Nous ne nous sommes jamais ›levé au vrai et excellent bienfait du génie tant que nous supposons le génie une force originale. Dès le moment où il cesse de nous soutenir, comme cause, il commence à nous soutenir davantage comme effet; alors il apparaît comme le simple exposé d'un esprit plus vaste et d'une plus grande habileté. L'être opaque devient transparent dans la lumière de la cause première.

Cependant, dans les limites de l'éducation et des affaires humaines, nous pouvons dire que les grands hommes existent, afin qu'il y ait de plus grands hommes. La destinée de la nature organisée est l'amélioration, et qui peut dire ses limites? Il appartient à l'homme de dompter le cahos, de semer pendant qu'il vit les semences de la science et de la poésie, afin que les climats, la moisson, les animaux, les hommes puissent être plus doux, et que les germes de l'amour et du bienfait puissent se multiplier.

1 Ai-je besoin de faire observer que le mot catholique ici est pris dans le sens du mot universel?

FIN.

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