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apercevant se jette sans hésiter à la suite de sa pensée, celui-là se commande aussitôt à lui-même, commande à son corps et à son esprit, marche droit, accomplit des miracles; il est semblable à l'homme qui, debout sur ses pieds, est naturellement plus fort que l'homme qui marche sur la tête'.

Agis de même avec ce que l'on nomme la fortune; bien des hommes gambadent et courent après elle, la gagnent et la perdent à mesure que sa roue tourne. Toi, laisse là toutes ces poursuites, comme étant contraires à la loi, mais entretiens commerce avec la cause et l'effet, qui sont les ministres de Dieu. Travaille et acquiers par ta volonté, et tu auras enchaîné la roue du hasard, et tu la traîneras toujours après toi. Une victoire politique, la hausse de la rente, la guérison de votre maladie, le retour de votre ami absent ou tout autre événement extérieur anime vos esprits, et vous pensez que des jours heureux se préparent pour vous; ne le croyez pas, il n'en sera jamais ainsi. Rien ne peut vous apporter la paix, si ce n'est vous-même; rien, si ce n'est le triomphe des principes.

Il est assez facile d'apercevoir comment Emerson comprend l'idéal de la démocratie; il voudrait remplacer le suffrage universel par l'héroïsme universel. Hélas! pauvre Emerson!

II

ᎪᎡᎢ .

L'âme étant progressive ne se répète jamais, mais dans chacun de ses actes essaye la création d'un tout nouveau et plus beau. Ce fait se manifeste dans les œuvres à la fois des beaux-arts et des arts utiles, pour employer la distinction populaire établie entre les arts, et qui les classe selon la fin à laquelle ils tendent. Ainsi donc, dans les beaux-arts, ce n'est pas l'imitation, c'est la création qui est le but. Dans le paysage, le peintre doit nous suggérer l'idée d'une création plus belle que celle que nous connaissons. Il omettra les détails et la prose de la nature pour nous en donner seulement l'esprit et la splendeur; il saura que le paysage n'a de beauté pour son œil que parce qu'il exprime une pensée qu'en lui il reconnaît bonne, et parce qu'en retour cette puissance qui lui fait percevoir la beauté se retrouve aussi dans le spectacle qu'il a sous les yeux. Alors il appréciera l'expression de la nature et non la nature elle-même; dans son imitation, il élèvera au-dessus de tous les autres les traits qui lui plaisent; il nous donnera, pour ainsi dire, les ténèbres des ténèbres et des rayons de soleil supérieurs aux rayons du soleil. Dans un portrait il peindra, non les traits, mais le caractère; il estimera que l'homme qui pose devant lui n'est qu'une imparfaite peinture et une lointaine ressemblance de l'original auquel cet homme aspire intérieurement.

Qu'est-ce donc que ce résumé et ce choix que nous observons dans toute activité spirituelle, sinon l'impulsion créatrice? C'est l'initiation à cette haute inspiration qui nous enseigne à exprimer les données les plus larges au moyen des plus simples symboles. Qu'est-ce que l'homme, sinon le plus beau succès de la nature dans l'explication d'elle-même ? Qu'est-ce que l'homme, sinon un paysage plus compacte et plus beau que les figures de l'horizon; sinon l'éclectisme de la nature? Et qu'est-ce maintenant que le discours d'un homme, son amour de la peinture, son amour de la nature, sinon un succès encore plus beau? Toutes les distances et tout le poids de l'espace et de la masse se sont effacés et anéantis, et l'esprit ou la pensée morale de cet espace et de cette masse de matière se sont condensés dans un mot musical, dans un habile coup de pinceau.

Mais l'artiste doit employer les symboles en usage dans son temps et dans son pays pour pénétrer de sa pensée l'âme de ses contemporains. Le nouveau dans l'art est toujours formé en dehors du vieux; le génie de l'heure présente pose sur l'œuvre de l'artiste un ineffaçable sceau et lui donne un inexprimable charme pour l'imagination. Plus le caractère spirituel du siècle domine l'artiste et se réfléchit dans son œuvre, plus cette œuvre gardera une sorte de grandeur et représentera aux contemplateurs futurs l'inconnu, l'inévitable, le divin. Aucun homme ne peut se soustraire dans son travail à cet élément de la nécessité; aucun homme ne peut se soustraire à son siècle et à son pays ou produire un modèle dans lequel l'éducation, la religion, la politique, les usages et les arts de son temps n'aient point de part. Fût-il cent fois plus original encore, cent fois plus capricieux et fantasque, il ne pourrait effacer de son œuvre toutes les traces des pensées parmi lesquelles il a grandi. Ses soins à éviter toutes les influences trahissent l'usage

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qu'il évite. Malgré sa volonté et sans qu'il s'en aperçoive, l'air même qu'il respire et l'idée au moyen de laquelle ses contemporains vivent et travaillent le forcent à partager les mœurs de son temps sans savoir quelles sont ces mœurs. Mais ce fait, qui est inévitable, donne à l'œuvre un charme que le talent individuel ne lui aurait jamais donné, car alors il semble que la plume ou le ciseau de l'artiste aient été soutenus et conduits par une main gigantesque dans le dessein d'écrire quelques lignes de l'histoire de la race humaine. C'est cette circonstance qui donne une si grande valeur aux hiéroglyphes égyptiens, aux idoles chinoises, indiennes et mexicaines, bien que grossières et sans forme; elles révèlent la hauteur à laquelle était arrivée l'âme humaine à l'heure où elles furent créées; elles nous disent qu'elles ne furent pas des œuvres nées d'un cerveau fantastique, mais des œuvres sorties d'une nécessité profonde comme le monde. Ajouterai-je que la plus haute valeur de tous les arts plastiques, c'est d'être historique et d'être comme le portrait de cette destinée de perfection et de beauté vers laquelle marchent tous les êtres.

Au point de vue historique l'office de l'art a donc été de faire l'éducation de notre faculté à percevoir la beauté. Nous sommes comme plongés dans la beauté, mais nos yeux n'ont pas la vue nette. Il est nécessaire d'assister et de conduire le goût endormi en lui montrant des couleurs et des lignes. Nous sculptons et nous peignons, et, élèves du mystère de la forme, nous contemplons ce qui est sculpté et ce qui est peint. La vertu de l'art consiste à détacher et à séparer un objet de l'embarrassante variété. Jusqu'à ce qu'une chose soit débarrassée de ses rapports avec les autres choses, elle peut nous procurer la joie et la contemplation, mais non pas la pensée. Notre bonheur et notre malheur sont improductifs. L'enfant est plein de transports charmants,

mais son caractère individuel et son pouvoir pratique dépendent du progrès journalier qu'il fait dans l'analyse des choses et dans l'étude de chacune d'entre elles séparément. L'amour et les passions rassemblent toute l'existence autour d'une seule forme. C'est l'habitude de certains esprits de donner une plénitude exclusive à l'objet, à la pensée, au mot sur lequel ils jettent la lumière et de faire pour un moment de cet objet et de cette pensée les représentants du monde entier. Ces esprits sont les artistes, les orateurs, les guides de la société. Le pouvoir de détacher et de rendre splendide un objet, en le séparant des autres, est l'essence de la rhétorique des orateurs et des poëtes. Cette rhétorique, cette puissance de fixer l'importance momentanée d'un objet, si remarquable dans Burke, dans Byron, dans Carlyle, le peintre et le sculpteur la manifestent au moyen de la couleur et de la pierre. Cette puissance dépend de la profondeur du regard que l'artiste jette sur l'objet qu'il contemple. Car chaque objet a ses racines dans le centre de la nature et peut pour un moment nous être montré comme le type du monde entier. Et c'est pourquoi chaque œuvre de génie est la dominatrice de l'heure présente et concentre l'attention sur elle-même. Pendant un moment cette œuvre est la seule chose qui nous semble digne d'un nom, que cette chose soit un sonnet, un opéra, un paysage, une statue, un discours, le plan d'un temple, d'une campagne ou d'un voyage de découvertes. Puis, nous passons à quelque autre objet qui, comme le premier, nous semble la chose la plus importante de toutes et s'arrondit pour nous en un petit univers, par exemple un beau jardin, et rien ne nous semble digne de nous occuper, si ce n'est d'aligner

1 Le texte plus énergique porte: the tyrant of the hour, le tyran de l'heure.

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