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des jardins. Je penserais que le feu est la meilleure chose qu'il y ait au monde si je ne connaissais pas l'air, l'eau et la terre. Car c'est le droit et la propriété de tous les objets naturels, de tous les talents naïfs, de toutes les facultés natives quelles qu'elles soient, d'avoir leur quart d'heure pendant lequel ils sont le sommet du monde. Un écureuil, sautant de brauche en branche et par ses jeux ne faisant ainsi de la forêt qu'un seul arbre immense, remplit l'œil non moins qu'un lion, est beau et pose comme type de la nature à cette place et pour cette minute présente. Une bonne ballade remplit mon oreille et mon cœur aussi bien qu'une épopée l'a pu faire auparavant. Un chien dessiné par un maître ou une portée de petits cochons satisfont et ne sont pas moins une réalité que les fresques de Michel-Ange. Par cette succession d'objets excellents, nous apprenons à la fin l'immensité du monde, l'opulence de la nature humaine qui marche à l'infini par quelque chemin que ce soit. J'apprends aussi par là que ce qui m'étonnait et me fascinait dans la première de ces œuvres est ce qui m'a étonné aussi dans la seconde, et que, par conséquent, l'excellence de toutes les choses est une.

L'office de la peinture et de la sculpture semble être simplement de nous initier. Les meilleures peintures arrivent vite à nous dire leur dernier mot. Les meilleures peintures sont de rudes dessins de quelques points, de quelques lignes et de quelques teintes merveilleuses, qui forment les figures du paysage sans cesse mouvant au milieu duquel nous habitons. La peinture semble être pour l'œil ce que la danse est pour les jambes. Lorsque la danse a fait l'éducation du corps et l'a mis en possession de lui-même, lui a donné l'agilité et la grâce, les pas du maître à danser sont bientôt oubliés; de même la peinture m'enseigne la splendeur de la cou"leur et l'expression de la forme, et plus je vois de pein

tures et de grands génies dans l'art, plus je m'aperçois de l'opulence infinie du pinceau, plus je comprends que tous les sujets sont indifférents à l'artiste, par suite de la liberté qu'il a de choisir entre toutes les formes possibles. S'il peut dessiner toute chose, pourquoi en dessiner quelqu'une? Et alors mon œil s'ouvre à l'éternelle peinture que la nature peint dans la rue au moyen des hommes qui passent, des enfants, des mendiants, des belles dames vêtues de rouge, de vert, de bleu, de gris; de tous les êtres à longue chevelure, grisonnants, à face pâle, au teint brun, ridés, gigantesques, à stature de nain, au corps élancé, à la taille de sylphe, soutenus, environnés et dominés par la terre, la mer et le ciel.

Une galerie de sculpture m'enseigne avec plus d'austérité la même leçon. De même que la peinture enseigne la couleur, la sculpture enseigne l'anatomie de la forme. Lorsque j'ai vu de belles statues et qu'ensuite j'entre dans une assemblée publique, je comprends parfaitement ce qu'entendait celui qui a dit : « Lorsque je viens de lire Homère, tous les hommes me semblent des géants. » Je comprends aussi que la peinture et la sculpture sont les gymnastiques de l'œil qui le préparent aux douceurs et aux curiosités des fonctions qui lui sont propres. Il n'y a pas de statue comparable à cet homme vivant qui a sur toute sculpture idéale cet avantage infini d'une perpétuelle variété. Quelle galerie je possède autour de moi! Ce n'est pas un maniériste qui a fait ces groupes variés et ces diverses, originales et simples figures. C'est l'artiste lui-même qui improvise devant son bloc, dans la joie ou la tristesse. Maintenant une pensée le frappe, maintenant une autre, et à chaque instant il

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'Niceties, mot charmant que nous avons perdu et qui se retrouve dans nos anciens auteurs. Rabelais dit dans Pantagruel : « Elle en mourut, la noble Badebec, du mal d'amour qui tant lui semblait nice. »

modifie l'air, l'attitude et l'expression de son argile. Arrière avec vos huiles et vos chevalets, votre marbre et vos ciseaux, tout cela, si ce n'est dans le but d'ouvrir vos yeux à la magie de l'art éternel, n'est qu'une hypocrite défroque.

Le rapport que toutes les œuvres d'art ont en fin de compte avec un pouvoir originel, explique les traits communs à toutes les œuvres de l'art élevé, explique comment elles sont universellement comprises, comment elles nous ramènent aux plus simples états de l'esprit, comment elles sont religieuses. Car, puisque le talent qui nous est ainsi montré est la manifestation d'une àme originale, un jet de la pure lumière, ce talent, grâce à ces conditions, produira sur nous une impression semblable à celle que nous font éprouver les objets naturels. Dans nos heures heureuses la nature ne nous paraît faire qu'une avec l'art. Et l'individu dans lequel les simples goûts et la susceptibilité à recevoir toutes les grandes influences humaines dominent les accidents. d'une culture locale et spéciale est le meilleur critique d'art. Bien que nous voyagions à travers le monde pour trouver la beauté, nous devons la porter en nous, sans cela nous ne la trouverons pas. Le meilleur de la beauté consiste dans un charme que l'habileté à tracer des surfaces et des lignes ou les règles de l'art ne pourraient pas nous enseigner; c'est, à proprement parler, un rayonnement dans l'œuvre d'art, du caractère humain ; une merveilleuse expression par la toile et la pierre, et le son des plus profonds et des plus simples attributs de notre nature, et qui, par conséquent, sont à la fin intelligibles pour les âmes qui ont en elles ces attributs. Dans les sculptures des Grecs, dans l'architecture des Romains, dans les peintures des maîtres toscans et vénitiens, le plus grand charme est le langage universel qu'elles parlent. Une confession, un aveu

de la nature morale, de la pureté, de l'amour, de l'espérance, respire à travers elles toutes. Les pensées et les sentiments que nous leur apportons, nous les remportons identiques mais plus brillamment illustrés dans le souvenir. Le voyageur qui visite le Vatican, et qui passe de chambre en chambre à travers les galeries de statues, les vases, les candélabres, les sarcophages, au milieu de toutes les formes de la beauté taillées dans la plus riche matière, est en danger d'oublier la simplicité des principes d'où sont sortis tous ces objets, et qu'ils ont leur origine dans les pensées et les lois de sa propre vie. Sur ces restes merveilleux il étudie les règles techniques de l'art, mais il oublie que toutes ces œuvres n'ont pas toujours été ainsi rassemblées en pléiades; qu'elles sont le produit de siècles et de contrées sans nombre, que chaque œuvre est sortie d'abord du solitaire atelier d'un artiste qui travailla peut-être dans l'ignorance de toute autre sculpture, qui créa son œuvre sans autre modèle que la vie, la vie domestique, sans autre modèle que les douleurs et les joies qui résultent des relations personnelles, les douleurs et les joies des cœurs qui battent, des regards qui se cherchent, de la pauvreté, de la nécessité, de l'espérance et de la crainte. Telles furent ses inspirations, et tels sont les effets qu'il imprime dans notre cœur et dans notre âme. L'artiste, en proportion de sa force, trouve dans son œuvre un sanctuaire où il peut déposer son caractère. Il ne doit, en aucune manière, être embarrassé et empêché par la matière destinée à son œuvre; mais, grâce à la nécessité de se traduire extérieurement lui-même, le diamant deviendra comme de la cire entre ses mains, et reproduira une image de sa personne avec sa stature et toutes ses proportions. Il n'a pas besoin de s'embarrasser d'une culture et d'une nature artificielles, ni de se demander quelle est la manière de Paris ou de Rome, mais cette

maison, ce climat, cette manière de vivre que la pauvreté et la fatalité de son berceau lui ont rendu à la fois si odieuse et si chère dans cette cabane en planches nues, bâtie dans un coin d'une ferme du New-Hampshire, ou dans cette hutte en bois, construite à la lisière de la forêt, ou dans cet étroit logement dans lequel il a souffert les privations et tout ce qui entre de prudence hypocrite dans la pauvreté des villes, lui serviront aussi bien que d'autres éléments comme symboles d'une pensée qui rayonne indifféremment à travers toutes choses.

Il me souvient que, dans mes jeunes années, lorsque j'entendais parler des merveilles de la peinture italienne, je me figurais les grandes peintures pareilles à de gigantesques étrangers; j'imaginais quelque surprenante combinaison de couleur et de forme, une merveille lointaine, les perles et l'or unis ensemble. Tout cela agissait sur mon esprit comme les étendards et les drapeaux de la milice qui agitent et secouent tant de folles imaginations sous les yeux des enfants. Je partis donc pour voir et acquérir je ne sais trop quoi. Lorsqu'à la fin je vins à Rome, et que je vis ces peintures de mes propres yeux, je trouvai que le génie laissait aux novices le gai, le fantasque et le prétentieux, et que ses tendances allaient directement au simple et au vrai; qu'il était familier et sincère; qu'il était le vieux, l'éternel fait que j'avais déjà rencontré sous tant de formes, avec lequel j'avais vécu, qu'il était pour ainsi dire le simple vous et moi que je connaissais si bien, et que j'avais laissé chez moi dans tant de conversations. J'avais déjà fait la même expérience dans une église de Naples. Là je vis qu'autour de moi rien n'était changé si ce n'est le lieu, et je dis en moi-même : ô toi, fol enfant, es-tu venu de si loin, as-tu donc traversé mille lieues d'eau salée pour t'apercevoir que ce qui, pour toi, est parfait dans ces lieux est la même chose parfaite que tu as laissée dans ton

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