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caractère, un fait font tant d'impression sur lui, tandis que d'autres n'en produisent aucune; elle n'est pas sans une harmonie préétablie dans l'intelligence, cette structure. L'œil était placé à l'endroit même où un certain rayon devait tomber, afin qu'il pût rendre témoignage de ce rayon. Que l'homme donc exprime bravement sa confession jusqu'à la dernière syllabe. Nous n'exprimons que la moitié de nous-mêmes et nous sommes honteux de l'idée divine que chacun de nous représente. Nous pouvons être assurés que cette idée divine est proportionnée à de nobles fins; qu'elle soit donc fidèlement, sincèrement communiquée aux autres hommes; car les lâches ne manifesteront jamais visiblement l'œuvre de Dieu. Pour rendre sensible une chose divine, il est nécessaire d'un homme divin. Un homme est joyeux, et peut se dire délivré de sa tâche, lorsqu'il a mis son cœur dans son œuvre et fait de son mieux; mais il n'y a pas de paix pour lui s'il a agi autrement, sa délivrance ne le délivre pas. Son génie l'abandonne dans ses tentatives, aucune muse ne lui est amie; aucune inspiration, aucun espoir ne lui arrivent.

Confie-toi en toi-même; tout cœur vibre à cette ferme parole. Accepte la place que t'a donnée la divine providence, la société de tes contemporains, l'ensemble des événements. Les grands hommes ont toujours fait ainsi; ils se sont confiés comme des enfants au génie de leur âge, trahissant par instants cette croyance que c'était Dieu qui allumait au fond de leur cœur l'enthousiasme, qui travaillait par leurs mains, qui dominait et absorbait tout leur être. Acceptons aujourd'hui la même destinée sublime avec le plus haut dessein; ne restons pas serrés dans un coin; comme des lâches ne fuyons pas devant

1 Mot à mot: tout cœur vibre à cette corde d'airain, to that iron string.

une révolution; mais, bienfaiteurs, rédempteurs, pieux aspirants à être une noble argile entre les mains du ToutPuissant, avançons et avançons toujours davantage en conquérants sur les domaines de la mort et du néant.

Quels charmants oracles rend sur ce sujet la nature, par la physionomie et le maintien des enfants, et même des bêtes! Ils n'ont pas en eux cet esprit divisé et rebelle, cette défiance que nous gardons à l'endroit de nos sentiments, parce que notre arithmétique a calculé la force et les moyens opposés à nos desseins. Leur esprit étant un, leur œil est encore comme insoumis, et lorsque nous les regardons nous sommes déconcertés. L'enfant ne se conforme à personne, tous se conforment à lui, si bien qu'un enfant met en déroute ces quatre ou cinq adultes qui habillent et jouent avec lui. Ainsi que l'enfance, Dieu a armé la jeunesse, la puberté et la virilité avec leurs propres attraits et leurs propres charmes, les a rendues enviables et gracieuses, et leurs droits, leurs prétentions ne seront jamais, jamais rejetés tant qu'ils s'appuieront sur leur nature native et spontanée. Ne pensez pas que le jeune homme n'a pas de force parce qu'il ne peut causer avec vous et moi. Écoutez! dans la chambre voisine, qui donc parle avec tant de clarté et d'enthousiasme? Cieux! c'est lui. Quoi! c'est ce composé de timidité et de silence qui pendant des semaines entières n'a rien fait que manger lorsque vous étiez là, qui maintenant se répand en paroles résonnantes comme le timbre des cloches! Il semble qu'il sait maintenant comment parler à ses contemporains. Timide ou hardi, en vérité, il saura comment nous rendre inutiles, nous ses aînés.

La nonchalance des enfants qui, étant sûrs d'un dîner, dédaignent autant qu'un souverain de dire ou de faire quelque chose pour se concilier quelqu'un, voilà la saine attitude de la nature humaine. L'enfant est le maître de

la société; indépendant, irresponsable, regardant de son coin sur les gens et les faits qui passent auprès de lui, il les juge, il prononce sur leur mérite dans le vif résumé familier aux enfants, il les déclare bons, mauvais, intéressants, éloquents, niais, ennuyeux. Il ne s'inquiète pas des conséquences, des intérêts; il donne un verdict indépendant et naïf; vous pouvez le flatter, lui ne vous flatte pas. Un homme est comme emprisonné par la conscience qu'il a de lui-même. Aussitôt qu'il a une fois agi ou parlé avec éclat, il est une personne compromise, surveillée par la sympathie ou la haine de milliers d'individus dont il doit maintenant tenir compte. Il n'y

a pas de Léthé pour lui. Ah! s'il pouvait encore rentrer

dans son ancienne indépendance, dans sa neutralité! L'homme qui aurait ainsi perdu toute son ancienne tranquillité, et qui continuerait à se conduire avec la même innocence sans affectation, sans préjugés, sans effroi, incorruptible, qui continuerait à regarder avec ses anciens yeux, celui-là serait formidable et fait pour attirer à jamais les regards du poëte et des hommes. La force de cette immortelle jeunesse se ferait incontestablement sentir. Il exprimerait sur toutes les affaires passagères des opinions qui, n'étant pas individuelles, mais nécessaires et éternelles, s'enfonceraient comme des traits dans les oreilles des hommes et les rempliraient de crainte.

Voilà les voix que nous entendons dans la solitude, mais elles deviennent faibles et à peine perceptibles à mesure que nous entrons dans le monde. La société est partout en conspiration contre la virilité de chacun de ses membres. La société est une compagnie d'assurance dans laquelle les membres s'entendent pour la sûreté de leur nourriture, à condition que le mangeur rendra en échange sa liberté et sa culture. La vertu qu'elle de

Ce mot éclat est en français dans l'original.

mande avant tout est la conformité. La confiance en soi est son aversion. Elle n'aime pas les réalités et les créateurs, mais les usages et les coutumes.

Celui qui veut être un homme doit être un non conformiste. Celui qui veut conquérir les palmes immortelles ne doit pas être troublé par le nom du bien, mais / doit chercher où est le bien. Rien n'est aussi sacré que l'intégrité de notre propre esprit. Absolvez vous-même, et vous conquerrez le suffrage du monde. Je me souviens d'une réponse que, dans ma jeunesse, je fus poussé à faire à un interlocuteur distingué qui avait coutume de m'importuner avec les chères vieilles doctrines de l'Église; sur mon dire : « Qu'ai-je à faire de la sainteté des « traditions si je puis vivre par moi-même, par mon «<impulsion morale intérieure; » mon ami observa << que « les impulsions pouvaient venir d'en bas et non d'en «haut. » Je répliquai alors : « Il ne me semble pas qu'il «en soit ainsi; mais si, par hasard, je suis l'enfant du « diable, je vivrai alors d'après les lois du diable'. » Le bien et le mal ne sont que des noms faciles à transporter à ceci, ou à cela; le seul droit est celui qui est conforme à ma constitution, le seul tort celui qui lui est opposé. Un homme doit se comporter en présence de toute opposition comme si, à l'exception de sa personne, toutes choses n'étaient qu'étiquettes et phénomènes. Je suis honteux en pensant combien nous capitulons aisément avec les mots et les signes, avec les associations et les institutions mortes. Tout individu au maintien décent et au beau langage m'affecte et me commande beaucoup plus qu'il ne serait nécessaire. Je dois marcher la tête haute, vivre de ma vie individuelle et dire rudement la vérité

' Voilà le côté faible d'Emerson, c'est l'exagération de l'individualité humaine; on peut aller loin avec cela. Le mot qu'il cite est absolument le même que celui de Kossuth: « Si le ciel ne veut pas n'entendre que l'enfer me réponde. »

dans tous les sentiers. Si la malice et la vanité portent l'habit de la philanthropie, les laisserons-nous donc pasşer? Si quelque colérique bigot prend en main cette excellente cause de l'abolition et vient à moi avec les dernières nouvelles arrivées des Barbades, pourquoi donc ne lui dirais-je pas: «< Va, aime ton enfant, sois modeste et garde une bonne nature, et ne viens plus vernir ta dure et égoïste ambition avec cette incroyable tendresse pour des gens de couleur noire qui habitent à cent lieues de toi; tu portes au loin ton amour et tu n'es que haine à ton foyer. » Rude et impolie serait une telle réception, mais la vérité est plus belle que l'affectation de l'amour. Votre bonté doit avoir un certain tranchant ironique, sinon elle est nulle. La doctrine de la haine doit être prêchée comme la contre-partie de la doctrine de l'amour lorsque cette dernière fatigue et ennuie. J'évite mon père et ma mère, ma femme et mon frère, lorsque mon génie intérieur m'appelle. Volontiers j'écrirais sur ma porte: Absent par caprice. J'aime à croire que cet acte aurait un meilleur mobile que le caprice; mais enfin nous ne pouvons passer toutes nos journées à expliquer notre conduite. N'attendez pas de moi que je vous dise pourquoi je recherche, ou pourquoi j'évite la société. Et bien plus, ne venez pas me parler, comme un brave homme le faisait hier encore, du devoir qui m'impose d'élever tous les hommes pauvres à une meilleure situation. Est-ce qu'ils sont mes pauvres? Je te dis, imbécile philanthrope, que je regrette le dollar', le sou, le liard que je donne à des hommes qui ne m'appartiennent pas et auxquels je n'appartiens pas. Il y a une classe de personnes envers lesquelles je suis comme acheté et vendu, par affinité spirituelle; pour celles-là, j'irai en prison si cela est nécessaire; mais vos mélanges de charité populaire, mais la construction d'églises pour

1 Dollar, monnaie américaine valant à peu près 5 fr. 25 cent.

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