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la chevalerie consistent dans la courtoisie. Un homme de belles manières, en prononçant votre nom, lui donnera tous les ornements qu'aucun titre de noblesse n'aurait jamais pu lui donner.

La triviale expérience de chaque jour réalise sans cesse quelque vieille prédiction, et change en objets concrets les mots et les signes que nous avions écoutés et regardés étourdiment. Laissez-moi ajouter quelques exemples de l'espèce de ceux qui tombent sous l'observation de chaque homme, et me servir de faits vulgaires pour mettre en lumière des faits grands et solennels.

Une dame, en compagnie de laquelle j'allais à cheval dans une forêt, me disait qu'il semblait que les bois étaient toujours dans l'attente, comme si les génies qui les habitent eussent suspendu leurs actions jusqu'après le départ du voyageur. Cette pensée est précisément celle que les poëtes ont célébrée dans la danse des fées, qui cesse à l'approche d'un pied humain. L'homme qui a vu la lune sortir des nuages à minuit, a été comme un archange présent à la création de la lumière et du monde. Je me rappelle que, me promenant un jour d'été, mon compagnon me montra un grand nuage qui, pendant un quart de mille, pouvait s'étendre parallèle à l'horizon, et qui avait tout à fait la forme d'un archange, tel que nous les voyons peints dans les églises; au centre avait une masse ronde qu'il était aisé d'animer avec des yeux et une bouche, soutenue de chaque côté par de larges ailes symétriquement étendues. Ce qui apparaît une fois dans l'atmosphère peut reparaître souvent, et sans doute ce fut là l'archetype de cet ornement familier à nos peintures. J'ai vu, dans le ciel, une chaîne de lumière divine qui me révéla que les Grecs s'étaient inspirés de la nature lorsqu'ils ont peint le tonnerre dans les mains de Jupiter. J'ai vu, le long d'un mur, un monceau de neige qui donnait très-clairement l'idée de

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l'architecture de la volute qui doit terminer une tour. En nous jetant au milieu de nouvelles circonstances, nous inventons continuellement sur de nouveaux frais les ordres et les ornements de l'architecture, et nous surprenons les méthodes suivies par chaque peuple pour décorer ses primitives habitations. Le temple dorien présente quelque ressemblance avec les cabanes de bois dans lesquelles vivaient les Doriens. La pagode chinoise n'est qu'une tente tartare. Les temples indiens et égyptiens trahissent les formidables remparts et les demeures souterraines des anciens habitants de ces pays. « La cou<<< tume de creuser des tombeaux et des maisons dans le « roc, dit Heeren dans ses Recherches sur les Éthiopiens « détermina naturellement le principal caractère de «< l'architecture nubienne et égyptienne, c'est-à-dire les << formes colossales que revêtit cette architecture. Dans «< ces cavernes déjà préparées par la nature, l'œil était «< accoutumé à se reposer sur de larges formes et sur << des masses, si bien que, lorsque l'art vint pour assister «< la nature, il ne put pas se mouvoir sur une petite << échelle sans se dégrader. Quelle figure auraient faite « les statues de grandeur habituelle et les pratiques or«<dinaires dans ces salles dont des colosses seulement << pouvaient garder l'entrée ou soutenir les piliers in<< térieurs. >>

L'origine de l'église gothique consiste dans la représentation d'une forêt ornée de tous ses bourgeons au moyen d'une arcade en pierre, solennelle ou joyeuse. On ne peut se promener sur une route ouverte dans un bois de pins sans être frappé de l'apparence architecturale du bosquet, surtout en hiver, alors que la stérilité des autres arbres laisse apercevoir l'arche basse des Saxons. Dans les bois, pendant une après-midi, on surprend l'origine des fenêtres coloriées dont sont ornées les églises gothiques, dans les couleurs du ciel occidental aperçues

à travers les branches nues et entrecroisées de la forêt. Aucun amant de la nature ne peut entrer dans les vieux édifices d'Oxford et dans les cathédrales anglaises sans sentir que l'idée de la forêt a tellement dominé l'esprit du constructeur, que son ciseau, sa scie et son rabot en reproduisent encore les fougères, les têtes des fleurs, les sauterelles, les pins, les chênes, les sapins.

La cathédrale gothique est une floraison en pierre, ordonnée avec cet insatiable besoin de l'harmonie qui est dans l'homme. Cette montagne de granit s'ouvre en une fleur éternelle avec la légèreté et le fini délicat, aussi bien qu'avec les proportions aériennes et la perspective de la beauté végétale.

De la même façon, tous les faits publics doivent être individualisés, et tous les faits privés doivent être généralisés. L'histoire devient ainsi fluide et vraie, la biographie profonde et sublime. Par la même raison pour laquelle les Persans imitaient, dans les flèches légères et dans les chapiteaux de leur architecture, la tige et la fleur du lotus et du palmier, la cour de Perse, dans son ère la plus magnifique, n'oublia jamais l'état nomade de ses tribus barbares, mais voyageait d'Ecbatane, où elle passait le printemps, à Suze, où elle habitait l'été, et à Babylone, où elle séjournait l'hiver 1.

Dans l'histoire primitive de l'Asie et de l'Afrique, l'état nomade et l'agriculture sont les deux faits antagonistes. La géographie de l'Asie et de l'Afrique nécessitait une vie nomade. Mais les nomades étaient la terreur de tous ceux que le sol et les avantages d'un marché portaient

Il est assez difficile de saisir le rapport de cette dernière phrase avec les précédentes et même de la première partie de la phrase et de la seconde. Cela arrive quelquefois avec Emerson; sa logique est si latente, pour ainsi dire, et les transitions si subtiles que souvent on perd le fil des idées et qu'elles s'éparpillent toutes comme les perles d'un collier,

à bâtir des villes. C'est pourquoi l'agriculture était une sorte d'injonction religieuse contre les dangers de la vie nomade. Dans ces nouvelles contrées civilisées de l'Angleterre et de l'Amérique, la lutte de ces penchants se continue encore dans chaque individu. Nous sommes, tour à tour, et très-rapidement, des coureurs et des casaniers. Les nomades de l'Afrique sont contraints d'errer à cause des attaques du taon, qui rendent les bestiaux malades, et forcent ainsi la tribu à émigrer dans la saison pluvieuse, et à chasser ses bestiaux vers les hautes régions sablonneuses. Les nomades de l'Asie suivent les pâturages de mois en mois. Certes, il y a progrès entre le taon d'Astaboras et la manie voyageuse de Boston. La différence entre les hommes, à cet égard, est une prompte domestication, la puissance de trouver partout son fauteuil et son lit, facultés qu'un homme possède et qu'un autre ne possède pas. Quelques hommes ont encore en eux tant de parties du vieil Indien primitif, ils ont, par leur constitution, tant d'habitude de s'accommoder facilement de ce qui les entoure, que, sur la mer, dans les forêts ou dans la neige, ils dorment aussi chaudement, dinent d'un aussi bon appétit, et sont aussi sociables que dans leur propre demeure. Et, pour pousser ce fait à un degré plus haut, nous trouvons qu'il est le type d'un fait permanent dans la nature humaine. Le nomadisme intellectuel est cette objectivité qui rend les gens heureux des spectacles qui les entourent. Celui qui a de tels yeux noue facilement partout des relations avec ses semblables. Chaque homme, chaque chose ont une valeur, sont un objet d'étude, ont une propriété pour lui, et cette sympathie rafraîchit son front, l'unit aux hommes et le fait apparaître à leurs regards beau et digne d'amour. Sa maison est un wagon, et, sous toutes les lati. tudes, il voyage aussi facilement qu'un Kalmouck.

Chaque chose que voit l'individu correspond à quelque

état de son esprit, et, en retour, toute chose est intelligible pour lui lorsque sa pensée l'a conduit à la vérité à laquelle ce fait ou ces séries de faits se rattachent.

Le monde primitif, le monde antérieur, comme disent les Allemands, je puis le creuser et le fouiller en moi-même, aussi bien que si je tâtonnais pour en retrouver des traces dans les catacombes, dans les bibliothèques, et que si je cherchais les bas-reliefs et les statues brisées des villas anéanties.

Quel est le fondement de l'intérêt que les hommes prennent à l'histoire, aux lettres, à l'art et à la poésie de la Grèce, dans toutes ses périodes, depuis l'âge héroïque et homérique jusqu'à la vie domestique des Athéniens et des Spartiates, quatre ou cinq siècles plus tard? Cette époque de l'histoire nous attire parce que nous sommes Grecs. Elle nous révèle un état par lequel passe en quelque sorte tout homme. La période grecque est l'ère de la nature corporelle, de la perfection des sens, de l'union intime de la nature spirituelle avec le corps. Dans cette période existaient ces formes humaines qui fournissaient au sculpteur ses modèles d'Hercule, de Phoebus et de Jupiter, non pas ces formes qui abondent dans les rues de nos modernes cités, non pas ces hommes dont la figure est un amas confus de ratures, mais des formes corporelles composées de traits purs, symétriques, nettement définis, et dont les orbites des yeux, par exemple, sont si bien formés qu'il serait impossible à de tels yeux de loucher ou de jeter des regards furtifs à droite et à gauche, mais que, pour regarder de côté, ils obligeraient la tête à se tourner tout entière.

Les manières de cette période sont simples et fières. Leur respect est réservé aux qualités personnelles, au courage, à l'adresse, à la domination de soi-même, à la justice, à la force, à l'agilité, à une large poitrine et à une forte voix. Ni le luxe, ni l'élégance ne sont connus.

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