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fois que la doctrine du théisme est enseignée d'une manière brutale et objective, et qui semble être alors la défense de l'homme contre le mensonge. Cet état de l'âme consiste dans le dépit de croire qu'il y a un Dieu et dans le sentiment que l'obligation du respect est accablante. L'homme alors volerait, s'il pouvait, le feu du Créateur pour vivre séparé de lui et indépendant. Le Prométhée enchaîné est le poëme du scepticisme. Les détails de cette fable ne sont pas moins vrais. Apollon gardait les troupeaux d'Admète, disent les poëtes; chaque homme aussi est un dieu déguisé qui contrefait le fou. Il semble que le ciel ait envoyé ses anges insensés dans notre monde, et là par moments ils laissent apercevoir leur nature native, jettent quelques notes de leur musique, murmurent par intervalles les mots qu'ils ont appris au ciel; puis l'accès de folie revient et alors ils aboient comme des chiens. Lorsque les dieux viennent parmi les hommes ils ne sont pas connus; Jésus ne le fut pas, Socrate et Shakespeare non plus. Antée était suffoqué par l'étreinte d'Hercule, mais chaque fois qu'il touchait la terre sa force était renouvelée. L'homme est le géant fatigué, mais dont, malgré toute sa faiblesse, l'esprit et le corps sont rafraîchis, par ses habitudes de conversation avec la nature. La puissance que possèdent la musique et la poésie de communiquer le mouvement et de donner des ailes à toute la nature matérielle expliqne la fable d'Orphée, qui, dans notre enfance, n'était pour nous qu'un conte de nourrice. La'perception philosophique de l'identité à travers les infinis changements des formes nous fait comprendre Protée. Que suis-je de plus, moi qui hier pleurais et riais, qui ai sommeillé toute la nuit comme un corps inerte, et qui ce matin me tiens debout et cours? Et de quelque côté que je me tourne, que voisje, sinon les transmigrations de Protée? Je puis symboliser ma pensée en me servant des noms de toute créa

ture, de tout fait, car l'homme, qu'il soit actif ou passif, contient en lui toute créature. Tantale n'est qu'un mot pour vous et moi; Tantale signifie l'impossibilité de boire les eaux de la pensée qui brillent et coulent sans cesse sous la vue de l'âme. La transmigration des âmes n'est pas non plus une fable. Je voudrais qu'elle fût une fable; mais les hommes et les femmes ne sont qu'à demi humains. Chaque animal de la basse-cour, du champ, de la forêt, de la terre et des eaux, a contribué à laisser l'empreinte de ses traits et de sa forme sur quelqu'un de ces êtres élevés, à la face divine. Ah! frère, tiens-toi ferme à l'homme et crains la bête; arrête le cours de ton âme, qui fuit vers des formes dans lesquelles tu t'es laissé glisser depuis bien des années. La vieille fable du sphinx qui s'asseyait sur les bords de la route et posait des énigmes à tous les passants nous touche aussi de bien près. Si l'homme ne pouvait pas deviner l'énigme, le sphinx le dévorait; si au contraire il pouvait la résoudre, le sphinx mourait. Qu'est-ce que notre vie, sinon une fuite sans fin d'événements et de faits ailés? ces changements se succèdent avec une splendide variété et posent tous des questions à l'esprit humain. Les hommes qui ne peuvent répondre à ces questions par une sagesse supérieure sont les esclaves des faits; les faits les embarrassent, les tyrannisent, en font les hommes de la routine, les hommes des sens, chez qui cette obéissance aux faits a fini par éteindre toute étincelle de cette lumière par laquelle l'homme est véritablement l'homme. Mais si l'homme est sincère envers ses meilleurs instincts et ses sentiments; s'il rejette la domination des faits en revendiquant une plus noble origine que la leur; s'il demeure enchaîné à l'âme et aux principes, alors les faits s'en retournent soumis à la place qui leur est propre, ils connaissent leur maître, et le moindre d'entre eux le glorifie.

Nous observons dans l'Hélène de Goethe ce même désir que chaque mot soit une chose. Ces figures, ces Chirons, ces Griffons, Phorkyas, Hélène et Léda ne sont pas simplement des figures, car elles exercent sur l'esprit une influence spécifique, dirait Goethe. Il s'en faut de beaucoup cependant qu'elles soient aujourd'hui des entités réelles comme aux jours de la première olympiade; mais les soumettant à sa fantaisie, le poëte exprime librement ses caprices et les fait servir de corps à ses imaginations; et bien que ce poëme soit vague et fantastique comme un rêve, il est cependant plus attrayant que les pièces dramatiques les plus régulières du même auteur, par la raison qu'il arrache l'esprit à la routine des images accoutumées, réveille l'invention et l'imagination du lecteur par l'étrange liberté du dessein de l'auteur et par l'incessante succession de violentes surprises.

L'universelle nature, trop forte pour la pauvre nature du poëte, s'assied sur ses genoux et écrit avec sa main; aussi il semble au poëte qu'il écrit un simple caprice et un roman, et à la fin il se trouve qu'il n'a composé qu'une exacte allégorie. C'est pourquoi Platon disait que les poëtes expriment de grandes et sages choses qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. Toutes les fictions du moyen âge s'expliquent comme expressions joyeuses et masquées de ce qui travaillait à s'accomplir et à se former dans les graves et ardents esprits de cette période. La magie et tout ce qui s'y rapporte n'est qu'un profond pressentiment des pouvoirs de la science. Les souliers de vitesse, les épées au tranchant si meurtrier, le pouvoir de subjuguer les éléments, de se servir des vertus secrètes des minéraux, de comprendre la voix des oiseaux, sont les efforts obscurs de l'esprit dans une droite voie. La prouesse surnaturelle du héros, le don de la perpétuelle jeunesse et autres choses semblables, sont

également les efforts de l'esprit humain pour plier et soumettre les apparences des choses aux désirs de l'âme.

Dans Perceforest et Amadis de Gaule, une guirlande de roses fleurit sur la tête de celle qui est fidèle et se fane sur la tête de l'inconstante. Dans l'histoire de l'Enfant et du Manteau, un lecteur même d'un âge mûr peut surprendre en lui un éclair de plaisir vertueux en lisant le triomphe du charmant Génélas; et, en vérité, toutes les suppositions des Annales du Monde invisible, par exemple que les fées n'aiment pas à s'entendre appeler par leur nom, que leurs dons sont capricieux et qu'il ne faut pas s'y fier, que celui qui cherche un trésor ne doit pas parler, je les trouve vraies à Concord1, quoiqu'elles aient été émises en Cornouailles ou en Bretagne.

En est-il autrement dans le roman le plus nouveau? Je lis la Fiancée de Lammermoor. Sir William Ashton est un masque qui cache la tentation vulgaire, le château de Ravenswood est un beau nom pour désigner la pauvreté orgueilleuse, la mission d'État à l'étranger est un déguisement pour une honnête industrie. Tous nous pouvons tuer un taureau sauvage qui menace le bon et le beau, en combattant en nous ce qui est injuste et sensuel. Lucy Ashton est un autre nom qui signific fidélité, laquelle est toujours belle et toujours exposée à la calamité dans ce monde.

Mais une autre histoire, celle du monde extérieur, dans laquelle l'homme ne se rencontre pas moins que dans les autres, marche de pair avec les histoires civiles ou métaphysiques et avance chaque jour. L'homme est l'abrégé du temps, il est le corrélatif de la nature. La puissance de l'homme consiste dans la multitude de ses affinités, dans ce fait que sa vie est entrelacée dans la

Concord, ville du Massachusets où habite Emerson.

chaîne entière de l'être organique et inorganique. Dans l'age des Césars, partaient du forum de Rome les grands chemins du nord, du sud, de l'est, de l'ouest qui conduisaient au centre de chaque province de l'empire et rendaient accessible aux soldats de la capitale chaque ville de la Perse, de l'Espagne et de la Grande-Bretagne; ainsi partent pour ainsi dire du cœur humain de grandes routes qui vont au cœur de chaque objet dans la nature pour le réduire sous la domination de l'homme. Un homme est pour ainsi dire un faisceau de relations et un nœud de racines dont le monde est la fleur et le fruit. Toutes les facultés de l'homme se rapportent à des propriétés naturelles qui sont en dehors de lui. Toutes ses facultés prédisent quel est le monde qu'il doit habiter, comme les nageoires du poisson démontrent que l'eau existe, et comme les ailes de l'aigle présupposent un médium semblable à l'air. Isolez l'homme et vous le détruisez. Il ne peut vivre sans un monde. Placez Napoléon dans une prison insulaire, empêchez ses facultés de trouver sur qui agir, qu'il n'ait ni Alpes à franchir, ni enjeux à tenir, et il combattra avec l'air et paraitra stupide. Transportez-le dans de larges contrées, au milieu d'épaisses populations, de complexes intérêts et d'un pouvoir rival, et vous verrez que l'homme Napoléon, horné ou empêché par des limites, n'est pas le virtuel Napoléon, mais n'en est que l'ombre.

Colomb a besoin d'une sphère pour déterminer son voyage, Newton et Laplace ont besoin pour leur génie de myriades d'années et d'infinis espaces célestes. On peut dire que le système de la gravitation est déjà prédit par la nature de l'esprit de Newton. La pensée de Davy et de Gay-Lussac, observant depuis l'enfance les affinités et les répulsions des particules, anticipe sur les lois. de l'organisation. Est-ce que l'œil de l'embryon humain ne prédit pas la lumière? Est-ce que l'oreille de Hændel

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