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tire le monde à lui en proportion de l'énergie de sa volonté et de sa pensée. « Toutes les choses au moyen desquelles les hommes naviguent, construisent et labourent, obéissent à la vertu, » dit un ancien historien. « Les vents et les vagues sont toujours du côté du plus habile navigateur, « dit Gibbon. Ainsi du soleil, de la lune et de tous les astres du ciel. Lorsqu'une noble action est accomplie par hasard dans une scène d'une grande beauté naturelle; lorsque Léonidas et ses trois cents martyrs mettent tout un jour à mourir, et que le soleil et la lune viennent l'un après l'autre les contempler dans l'étroit défilé des Thermopyles; lorsqu'Arnold de Winkelried recueille dans son flanc une gerbe de lances autrichiennes pour ouvrir la ligne à tous ses compagnons, au milieu des hautes Alpes, sous l'ombre de l'avalanche, est-ce que ces héros n'ajoutent pas la beauté de la scène à la beauté de l'action? Lorsque la barque de Colomb approche du rivage américain, que le bord de la mer se garnit de sauvages sortant de leurs huttes de roseaux, que l'Océan s'étend par derrière lui et les montagnes pourprées de l'archipel indien tout autour, pouvons-nous séparer l'homme de la peinture vivante? Est-ce que le nouveau monde, avec ses bosquets de palmiers et ses savanes, ne l'enveloppe pas comme d'une belle draperie? Toujours d'une même façon, la beauté naturelle consent à s'effacer et enveloppe les grandes actions. Lorsque sir Harry Vane fut amené à la Tour, assis dans un tombereau, pour souffrir la mort comme champion des lois anglaises, quelqu'un de la multitude s'écria : « Vous n'avez jamais eu un siége aussi glorieux ! » Charles II, pour intimider les citoyens de Londres, fit traîner à l'échafaud le patriote lord Russell dans une voiture ouverte parmi les principales rues de la ville. Pour me servir du simple récit de son biographe, « la multitude s'imagina qu'elle voyait la liberté et la vertu assises à ses côtés. « Parmi les objets les plus sordides, un acte véridique ou héroïque semble attirer à lui le ciel comme son temple, et le soleil comme son flambeau. La nature étend ses bras pour étreindre l'homme, pourvu que nos pensées soient d'une grandeur égale à la sienne. Volontiers elle sème sous ses pas la rose et la violette, et courbe les lignes de sa grandeur et de sa grâce pour la décoration de son enfant chéri. Un homme vertueux est en unisson avec les mœurs de la nature et se fait la figure centrale du monde visible. Homère, Pindare, Socrate, Phocion, s'associent eux-mêmes dans notre mémoire avce la géographie et le climat de la Grèce. Les cieux visibles

et la terre sympathisent avec Jésus. Dans la vie commune, quiconque a vu un homme d'un puissant caractère et d'un heureux génie aura remarqué avec quelle aisance il attire à lui les choses qui l'entourent; les personnes, les opinions, le jour, la nature, deviennent les serviteurs de l'homme. »

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Il y a chez Emerson un sentiment de la nature exquis et pénétrant plutôt que large. Ne cherchez pas dans ses essais les grands sentiments à la Jean-Jacques et les enthousiasmes à la Diderot. Le sentiment qu'il éprouve pour la nature tient de la sympathie plus que de l'amour. Quand il entre sous ses ombrages, c'est pour rafraîchir son front et distraire sa pensée. Ces promenades, ces contemplations, lui apparaissent comme autant de bains salutaires pour l'âme et le corps, qui se retrempent dans l'air extérieur et regagnent en regardant le ciel l'énergie perdue dans la lutte de chaque jour. C'est le côté religieux de la nature qui l'attire et lui fait rencontrer, en les adoucissant, les images bibliques : « Si un homme vit avec Dieu, sa voix deviendra aussi douce que le murmure du ruisseau et le frémissement de la moisson. >> Tout ce que la nature a d'immatériel, la grâce, la fraîcheur, le parfum, l'harmonie, Emerson le sent vivement et le répand dans ses pages. On croit y surprendre le murmure de la moisson quand elle se courbe sous le vent, l'odeur du pin résineux, le bourdonnement des insectes. Il y a là vraiment un sentiment original; la contemplation est pour le moraliste américain l'hygiène de l'âme. On a rappelé, à propos d'Emerson, le nom d'Obermann. Je ne crois pas qu'il y ait entre eux le moindre rapport. Emerson, fort de sa conviction morale, voit tout en bien et dit que la nature affirme toujours un optimisme, jamais un pessimisme. Obermann, tournant partout ses regards ennuyés, ne rencontre que lassitude et dégoût, comme un malade qui, voyant tout en jaune, affirmerait que sa perception est la seule vraie. L'un, plein de santé,

C.

est solitaire par force de caractère; l'autre, languissant, phthisique, est solitaire par faiblesse de cœur et lâcheté morale.

La sympathie religieuse d'Emerson pour la nature se montre surtout dans ses poésies. Il s'en exhale comme un parfum de fleurs sauvages. Tous les bruits légers, toutes les notes confuses que le calme des forêts permet d'entendre, vibrent dans les paroles mélodieuses qu'Emerson adresse au vert silence des solitudes. Quelquefois, mais trop rarement, sa pensée joue avec le vent, erre dans l'espace, et va chercher dans les régions lointaines les pénétrants parfums d'Hafiz et de Saadi, ou les âpres odeurs des bruyères du Nord. Ordinairement ses vers ne traduisent qu'un seul sentiment, qu'un seul culte, celui de la solitude. Les personnages et les interlocuteurs du poëte américain sont les arbres, les rochers, les nuages, qui semblent lui raconter les histoires des temps qu'ils ont vus s'envoler. Sous ces ombrages le sage a trouvé son Élysée, le puritain a trouvé son Éden biblique. Il y a de la lumière et de la couleur dans ses vers, mais c'est cette lumière qui n'appartient qu'aux solitudes sombres et aux bois épais, cette lumière que les Anglais expriment parfaitement par ces mots : Sunny woods, sunny groves (bois brillants de soleil). Ce mot, qui manque dans notre langue, me semble exprimer admirablement cette lumière qui, pénétrant dans les bois malgré le feuillage et l'ombre, s'y concentre et y séjourne dorée, paraît palpable et saisissable, et n'a rien de la blancheur de la lumière supérieure. Sunny solitudes, dit Emerson en s'adressant à ses bois chéris. Sunny soliloquies, pourrions-nous dire aussi des inspirations du philosophe et des rêveries du poëte. Lui-même, en une de ses plus jolies pièces, trace le portrait d'un homme qui vit en quelque sorte dans l'intimité de la nature, et nous donne ainsi la personnification de sa muse,

« La science que cet homme regarde comme la meilleure semble fantastique aux autres hommes. Amant de toutes les choses vivantes, il s'étonne de tout ce qu'il rencontre, il s'étonne surtout de luimême. Qui pourrait lui dire ce qu'il est, et comment, dans ce nain humain, se rencontrent les éternités passées et futures?

« J'ai connu un tel homme, un voyant des forêts, un ménestrel de l'année naturelle, un devin des ides printanières, un sage prophète des sphères et des marées, un véridique amant qui savait par cœur toutes les joies que donnent les vallées des montagnes. Il semblait que la nature ne pouvait faire naître une plante dans aucun lieu secret, dans la fondrière éboulée, sur la colline neigeuse, sous le gazon qui ombrage le ruisseau, par-dessous la neige, entre les rochers, parmi les champs humides connus du renard et de l'oiseau, sans qu'il arrivât à l'heure même où elle ouvrait son sein virginal. C'était comme si un rayon de soleil lui eût montré cette place et lui eût raconté la longue généalogie de la plante. On eût dit que les brises l'avaient apporté, que les oiseaux l'avaient enseigné et qu'il connaissait par intuition secrète où dans les champs lointains croissait l'orchis. Il y a dans les campagnes bien des choses que l'œil vulgaire ne découvre pas; tous ses aspects, la nature les dévoilait pour plaire à ce sage promeneur et pour l'attirer à elle. Il voyait la perdrix faire tapage dans les bois, il écoutait l'hymne du matin de la bécasse, il découvrait les brunes couvées de la grive, le sauvage épervier s'approchait de lui. Ce que les autres hommes n'entendent qu'à distance, ce qu'ils épient dans l'obscurité du hallier se dévoilait devant le philosophe et semblait venir à lui à son commandement... >>

Il est impossible de mieux surprendre tous les secrets de la solitude, de mieux exprimer le sentiment de liberté qu'elle fait naître. Faut-il l'avouer cependant? il semble que ces beautés de la nature manquent de quelque chose d'essentiel; nous sommes comme inquiets d'une absence trop prolongée. Ce qui est absent, c'est la vie humaine et la réalité. Sans doute ce sentiment de la solitude sort d'un cœur pénétré d'humanité, sans doute cette nature est pleine de réalité; mais ce sentiment sort du cœur pour s'abdiquer, et cette nature elle-même s'idéalise

dans un ordre métaphysique, se fond en nuages mystiques, s'épure jusqu'à ce qu'il ne reste plus d'elle que le parfum et l'harmonie. Alors nous découvrons pourquoi la nature attire Emerson : c'est qu'il peut au milieu d'elle penser et rêver à son aise, c'est qu'il aime à pénétrer les lois secrètes, à réfléchir sur les causes qui la soutiennent et l'animent. Le caractère de la poésie d'Emerson est métaphysique, ou mieux symbolique. Tant qu'il est soutenu dans ses promenades par un élan vers la solitude, il est poëte; mais a-t-il trouvé un lieu assez écarté et une place bien disposée pour son repos, aussitôt le philosophe reparaît, et la méditation prend la place de l'hymne.

Nous avons entendu comparer la poésie symbolique à la poésie allégorique; la comparaison est fausse. La poésie allégorique revêt d'un corps une pensée abstraite et ne parvient à produire qu'un automate. Le symbole est au contraire le corps, la forme, l'apparence d'une pensée inconnue. Ces apparences flottent sous nos yeux brillantes et colorées comme des illusions, et l'esprit, flottant avec elles, se perd en conjectures sur cette idée, sur cette réalité mystérieuse et cachée. Aussi la poésie symbolique a-t-elle comme un caractère occulte et cabalistique. Deux charmantes strophes d'Emerson montrent comment il sait symboliser une idée métaphysique. Il veut montrer que chaque objet est inséparablement uni à la nature entière, que chaque individu est lié à toute l'humanité.

« Je la croyais descendue du ciel, la note du moineau chantant à l'aurore sous les rameaux de l'aune; sur le soir j'emportai l'oiseau dans son nid à ma demeure. Il chante encore sa chanson, mais aujourd'hui elle ne me plaît pas, car je n'ai pas pu apporter avec moi la rivière et le ciel. Il chantait à mon oreille, mais eux chantaient à mon œil. Les délicats coquillages couvraient le rivage, les bulles de la dernière vague jetaient de fraîches perles

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