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choses, la défiance et l'amour; la défiance à l'endroit des politiques, des théoriciens, des sectaires; la défiance à l'endroit de tous les hommes divisés en catégories, en partis, en écoles; et l'amour des hommes, de nos semblables, tels qu'ils sont sortis des mains de Dieu, des hommes portant la marque originelle de leur ressemblance avec nous, de leur identité, et non pas déformés et effacés par tous les sophismes et toutes les erreurs passionnées qui courent le monde.

Enfin, le troisième service de cette philosophie, c'est d'être un pressentiment. Elle éveille notre esprit sur nos destinées futures et nous porte à réfléchir involontairement sur les choses qui seront. Elle nous pousse à conjecturer, à prophétiser, à deviner. Lisez avec attention ces pages bizarres et ardentes; vous y trouverez peu de pensées entièrement développées, peu d'aperçus complétement exposés, mais vous y trouverez, si j'ose m'exprimer ainsi, des germes de nouvelles philosophies, de futures manières de vivre, d'institutions à venir. Ces essais sont comme la science hermétique et la philosophie occulte d'une nouvelle généralisation plus large et plus belle que celle que nous possédons.

Comme protestation en faveur de l'individu, il serait donc à désirer que la philosophie d'Emerson se propageât en Europe; mais, indépendamment de ce mérite d'opportunité, les Essais du penseur américain ont une portée plus haute. « Écris pour un public éternel, » dit Emerson au poëte et au philosophe. « Vis dans le présent comme s'il était l'éternité, » dit-il à l'homme sage. Détruire les vicissitudes de la durée et toutes les variétés de l'espace, fermer l'oreille aux opinions de la société, éviter ses louanges et ses reproches, ces voix de sirène et ces railleries de Thersite, c'est passer au milieu des hommes, au milieu de leurs murmures menaçants et flatteurs, comme les premiers chrétiens passaient au

milieu de la nature sans s'arrêter à ses concerts et à ses leurres. Ainsi l'existence, ce composé de faits passagers, d'actes que le souvenir nous montre comme des spectres, à peine se sont-ils éloignés de nous, ne se laissant distraire ni par les hommes ni par la nature, s'élève à la hauteur de l'absolu; elle ressemble à une vérité qui, née du temps, découverte et fixée dans une minute fugitive, devient désormais éternelle pour tous les hommes. Vivre au milieu de la nature sans se laisser entraîner par elle comme les anciens, vivre au milieu de la société sans se séparer d'elle comme Montaigne, telle doit être aujourd'hui, ce nous semble, l'ambition du sage. Emerson a connu cette ambition, et il l'éveille en nous par ses écrits. Un tel rôle noblement rempli suffit à sa gloire. La postérité n'oubliera pas qu'il a donné à notre siècle ce que Montaigne avait donné au sien, un nouvel idéal de la sagesse.

ÉMILE MONTÉGUT,

DE

PHILOSOPHIE AMÉRICAINE

I

CONFIANCE EN SOI.

Ne te quæsiveris extrà.

L'homme est sa propre étoile; l'âme qui peut former un homme honnête et parfait domine toute lumière, toute influence, toute fatalité; rien pour elle n'arrive trop de bonne heure ou trop tard. Nos actes sont nos bons et nos mauvais anges, les ombres fatales qui marchent à nos côtés.

BEAUMONT ET Fletcher.

Élevez l'enfant sur les rochers, allaitez-le avec le lait de la louve; lorsqu'il aura vécu avec le renard et le faucon, puissants et rapides seront ses pieds et ses mains.

Je lisais l'autre jour quelques vers d'un peintre éminent qui étaient originaux et non de convention. Dans de telles lignes, que le sujet soit ce qu'il voudra, l'âme surprend toujours un avertissement. Le sentiment qui en découle a plus de valeur que les pensées qu'ils renferment. Croire à notre propre pensée, croire que ce qui est vrai pour nous dans notre propre cœur est vrai pour tous les autres hommes, cela est le génie. Exprimez

votre conviction intime et elle se découvrira être le sens universel; car toujours le subjectif devient l'objectif, et notre première pensée nous est rapportée du dehors comme par les trompettes du jugement dernier. Le plus grand mérite que nous puissions assigner à Moïse, à Platon, à Milton, c'est qu'ils ont réduit à néant et les livres et les traditions, c'est qu'ils ont exprimé ce qu'ils pensaient, mais non pas ce qu'avaient pensé les hommes. L'homme doit s'attacher à découvrir et à surveiller cette petite lumière qui erre et serpente à travers son esprit bien plus qu'à découvrir et à observer les astres du firmament des bardes et des sages. Et pourtant, il chasse sans attention sa pensée parce qu'elle est sienne. Dans chaque œuvre de génie, nous reconnaissons les pensées que nous avons rejetées; elles nous reviennent avec je ne sais quelle majesté d'abandon. Les grandes œuvres de l'art n'ont pas pour nous de plus émouvantes leçons que celle-là; elles nous enseignent à rester fidèles à notre impression spontanée avec une joyeuse inflexibilité, alors même que le cri universel lui est contraire. Demain un étranger vous exprimera avec un bon sens supérieur tout ce que vous avez senti et pensé, et vous serez forcé de recevoir honteusement d'un autre vos opinions personnelles.

Il y a un certain moment de son éducation individuelle où chaque homme arrive à la conviction que l'envie est ignorance, que l'imitation est suicide, qu'il doit se prendre pour meilleur ou pire selon le lot qui lui est échu; que, malgré que l'univers infini soit rempli de bien, néanmoins aucun épi de blé nourrissant ne peut pousser en lui que par son travail individuel et sur la portion de terre qui lui a été donnée à travailler. La puissance qui réside en lui est neuve, originale; personne ne sait ce qu'il peut faire, lui-même ne le sait pas avant de l'avoir essayé. Ce n'est pas pour rien qu'une physionomie, un

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