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mais elle s'est tellement enracinée dans mon cœur sans aucune raison, que, lorsque j'ai fait dans la suite à Paris l'anti-despote et le fier républicain, je sentais, en dépit de moi-même, une prédilection secrète pour cette même nation que je trouvais servile, et pour ce gouvernement que j'affectais de fron der. Ce qu'il y avait de plaisant était qu'ayant honte d'un penchant si contraire à mes maximes, je n'osais l'avouer à personne, et je raillais les Français de leurs défaites, tandis que le cœur m'en saignait plus qu'à eux. Je suis sûrement le seul qui, vivant chez une nation qui le traitait bien et qu'il adorait, se soit fait chez elle un faux air de la dédaigner. Enfin ce penchant s'est trouvé si désintéressé de ma part, si fort, si constant, si invincible, que même depuis ma sortie du royaume; depuis que le gouvernement, les magistrats, les auteurs, s'y sont à l'envi déchaînés contre moi; depuis qu'il est devenu du bon air de m'accabler d'injustices et d'outrages, je n'ai pu me

guérir de ma folie. Je les aimé en dépit de moi; quoiqu'ils me maltraitent. En voyant déja commencer la décadence de l'Angleterre, que j'ai prédite au milieu de ses triomphes, je me laisse bercer au fol espoir que la nation française, à son tour victorieuse, viendra peut-être un jour me tirer de la triste captivité où je vis.

J'ai cherché long-temps la cause de cette partialité, et je n'ai pu la trouver que dans l'occasion qui la vit naître. Un goût croissant pour la littérature m'attachait aux livres français, aux auteurs de ces livres, et au pays de ces auteurs. Au moment même que défilait sous mes yeux l'armée française, je lisais les grands capitaines de Brantôme. J'avais la tête pleine des Clisson, des Bayard, des Lautrec, des Coligny, des Montmorency, des La Trimouille, et je m'affectionnais à leurs descendans comme aux héritiers de leur mérite et de leur courage. A chaque régiment qui passait je croyais revoir ces fameuses bandes noires qui jadis avaient

tant fait d'exploits en Piémont. Enfin j'appliquais à ce que je voyais les idées que je puisais dans les livres : mes lectures continuées et toujours tirécs de la même nation nourrissaient mon affection pour elle, et m'en firent enfin une passion aveugle que rien n'a pu surmonter. J'ai eu dans la suite occasion de remarquer dans mes voyages . que cette impression ne m'était pas particulière, et qu'agissant plus ou moins dans tous les pays sur la partie de la nation qui aimait la lecture et qui cultivait les lettres, elle balançait la haine générale qu'inspire l'air avanta-. geux des Français. Les romans, plus que les hommes, leur attachent les femmes de tous les pays; leurs chefsd'oeuvres dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs théâtres. La célébrité de celui de Paris y attire des foules d'étrangers qui en reviennent enthousiastes. Enfin l'excellent goût de leur littérature leur soumet tous les esprits qui en ont`; et, dans la guerre si malheureuse dont ils sortent, j'ai vu leurs

auteurs et leurs philosophes soutenir la gloire du nom français ternie pär leurs guerriers.

J'étais donc Français ardent, et cela me rendit nouvelliste. J'allais, avec la foule des gobe-mouches, attendre sur la place l'arrivée des courriers; et, plus bête que l'âne de la fable, je m'inquiétais beaucoup pour savoir de quel maître j'aurais l'honneur de porter le bât : car on prétendait alors que nous appartiendrions à la France, et l'on faisait de la Savoie un échange pour le Milanais. Il faut pourtant convenir que j'avais quelques sujets de crainte; car, si cette guerre eût mal tourné pour les alliés, la pension de maman courait grand risque. Mais j'étais plein de confiance dans mes bons amis; et, pour le coup, malgré la surprise de M. de Broglie, cette confiance ne fut pas trompée, graces au roi de Sardaigne à qui je n'avais pas pensé.

Tandis qu'on se battait en Italie, on chantait en France. Les opéra de Rameau commençaient à faire du bruit,

et relevèrent ses ouvrages théoriques que leur obscurité laissait à la portée de peu de gens. Par hasard j'entendis parler de son Traité de l'Harmonie, et je n'eus point de repos que je n'eusse acquis ce livre. Par un autre hasard je tombai malade. La maladie était inflammatoire; elle fut vive et courte, mais ma convalescence fut longue, et je ne fus d'un mois en état de sortir. Durant ce temps j'ébauchai, je dévorai mon traité de l'harmonie ; mais il était si long, si diffus, si mal arrangé, que je sentis qu'il me fallait un temps considérable pour l'étudier et le débrouiller. Je suspendais mon application et je récréais mes yeux avec de la musique. Les cantates de Bernier sur lesquelles je m'exerçais ne me sortaient pas de l'esprit. J'en appris par cœur quatre ou cinq, entr'autres celle des Amours dormans, que je n'ai pas revue depuis ce temps-là, et que je sais encore presque toute entière; de même que l'Amour piqué par une abeille, très - jolie cantate de Clerambault, que j'appris à peu près dans le même temps.

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