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LIVRE VII.

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qui pourrait exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla! Quel réveil, quel ravissement, quelle extase, quand j'ouvris au même instant les oreilles et les yeux! Ma première idée fut de me croire en paradis. Ce morceau ravissant, que je me rappelle encore et que je n'oublierai de ma vie, commençait

ainsi :

Conservami la Bella

Che si m'accende il cor.

Je voulus avoir ce morceau : je l'eus, et je l'ai gardé long-temps; mais il n'était pas sur mon papier comme dans ma mémoire. C'était bien la même note, mais ce n'était pas la même chose. Jamais cet air divin ne peut être exécuté que dans mà tête, comme il le fut en' effet le jour qu'il me réveilla.

Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéra, et qui n'a pas sa semblable en Italie, ni dans le reste du monde, est celle des scuole. Les

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LES CONFESSIONS, scuole sont des maisons de charité établies pour donner de l'éducation à de jeunes filles sans bien, et que la république dote ensuite, soit pour le mariage, soit pour le cloître. Parmi les talens qu'on cultive dans ces jeunes filles, la musique est au premier rang. Tous les dimanches, à l'église de chacune de ces quatre scuole, on a du rant les vêpres des motets à grand chœur et en grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maître de l'Italie, exécutés dans des tribunes grillées, uniquement par des filles dont la plus vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique les richesses de l'art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun cœur d'homme soit à l'abri, Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux mendicanti, et

:

que

nous n'étions pas les seuls. L'église était toujours pleine d'amateurs; les acteurs même de l'opéra venaient se former au vrai goût du chant sur ces excellens modèles. Ce qui me désolait était ces maudites grilles, qui ne laissaient passer des sons, et me cachaient les anges de beauté dont ils étaient dignes. Je ne parlais d'autre chose. Un jour que j'en parlais chez M. le Blond: Si vous êtes si curieux, me dit-il, de voir ces petites filles, il est aisé de vous con. tenter. Je suis un des administrateurs de la maison; je veux vous y donner à goûter avec elles. Je ne le laissai pas en repos qu'il ne m'eût tenu parole. En entrant dans le sallon qui renfermait ces beautés si convoitées, je sentis un frémissement d'amour que je n'avais jamais éprouvé. M. le Blond me présenta l'une après l'autre ces chanteuses célèbres dont la voix et le nom étaient tout ce qui m'était connu. Venez Sophie.... elle était horrible. Venez, Cattina.... elle était borgne. Venez Bettina... la petite vérole l'avait défi

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gurée. Presque pas une n'était sans quelque notable défaut. Le bourreau riait de ma surprise. Deux ou trois cependant me parurent passables: elles ne chantaient que dans les choeurs. J'étais désolé. Durant le goûter on les agaça; elles s'égayèrent. La laideur n'exclut pas les graces; je leur en trouvai. Je me disais, On ne chante pas ainsi sans ame; elles en ont. Enfin nía façon de les voir changea si bien, que je sortis. presque amoureux de toutes ces laiderons. J'osais à peine retourner à leurs vêpres. J'eus de quoi me rassurer. Je continuai de trouver leurs chants délicieux, et leurs voix fardaient si bien leurs visages, que tant qu'elles chantaient je m'obstinais, en dépit de mes yeux, à les trouver belles.

La musique en Italie coûte si peu de chose, que ce n'est pas la peine de s'en faire faute quand on a du goût pour elle. Je louai un clavecin, et pour un petit écu j'avais chez moi quatre ou cinq symphonistes, avec lesquels je m'exerçais une fois la semaine à exécuter

les morceaux qui m'avaient fait le plus de plaisir à l'opéra. J'y fis essayer aussi quelques symphonies de mes Muses galantes.Soit qu'elles plussent, ou qu'on me voulût cajoler, le maître des ballets de Saint-Chrysostome m'en fit demander deux, que j'eus le plaisir d'entendre exécuter par cet admirable orchestre, et qui furent dansées par une petite Bettina, jolie et sur-tout aimable fille, entretenue par un Espagnol de nos amis appelé Fagoaga, et chez laquelle nous allions passer la soirée assez sou

vent.

Mais, à propos de filles, ce n'est pas dans une ville comme Venise qu'on s'en abstient. N'avez-vous rien, pourrait-on me dire, à confesser sur cet article? Qui, j'ai quelque chose à dire en effet, et je vais procéder à cette confession avec la même naïveté que j'ai mise à toutes les autres.

J'ai toujours eu du dégoût pour les

filles publiques, et je n'avais

pas à Vepise autre chose à ma portée, l'entrée

de la plupart des maisons du

pays m'é

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