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l'autre comme un homme respectable dont nous avions l'estime à ménager. Ce nefutqu'après qu'elle lui fut infidèle, que jeconnus bien tout l'attachement qu'elle avait pour lui. Comme elle savait que je ne pensais, ne sentais ne respirais que par elle, elle me montrait combien elle l'aimait afin que je l'aimasse de même, et elle appuyait encore moins sur son amitié pour lui que sur son estime, parce que c'était le sentiment que je pouvais partager le plus pleinement. Combien de fois elle attendrit nos cœurs et nous fitembrasser avec larmes, en nous disant que nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie ! Et que les femmes qui liront ceci ne sourient pas malignement. Avec le tempérament qu'elle avait, ce besoin n'était pas équivoque; c'était uniquement celui de son cœur.

Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être sur la terre. Tous nos voeux, nos soins, nos cœurs, étaient en commun; rien n'en passai au-delà de ce petit cercle. L'habitude de vivre ensemble et d'y vivre ex

clusivement devint si grande, que, si dans nos repas un des trois manquait ou qu'il vînt un quatrième, tout était dérangé; et, malgré nos liaisons particulières, les tête-à-tête nous étaient moins doux que la réunion. Ce qui prévenait entre nous la gêne était une extrême confiance réciproque, et ce qui prévenait l'ennui était que nous étions tous fort occupés. Maman, toujours projetante et toujours agissante, ne nous laissait guère oisifs ni l'un ni l'autre, et nous avions encore chacun pour notre compte de quoi bien remplir notre temps. Selon moi, le désœuvrement n'est pas moins le fléau de la société que celui de la solitude. Rien ne rétrécit plus l'esprit, rien n'engendre plus de riens, de rapports, de paquets, de tracasseries, de mensonges, que d'être éternellement renfermés vis-à-vis les uns des autres dans une chambre, réduits pour tout ouvrage à la nécessité de babiller continuellement. Quand tout le monde est occupé, l'on ne parle que quand on a quelque chose à dire;

mais, quand on ne fait rien, il faut absolument parler toujours; et voilà de toutes les gênes la plus incommode et la plus dangereuse. J'ose même aller plus loin, et je soutiens que, pour rendre un cercle vraiment agréable, il faut non seulement que chacun y fasse quelque chose, mais quelque chose qui demande un peu d'attention. Faire des nœuds, c'est ne rien faire; et il faut tout autant de soin pour amuser une femme qui fait des noeuds que celle qui tient les bras croisés. Mais quand elle brode, c'est autre chose; elle s'occupe assez pour remplir les intervalles du silence. Ce qu'il y a de choquant, de ridicule, est de voir pendant ce temps une douzaine de flandrins se lever, s'asseoir, aller, venir, pirouetter sur leurs talons, retourner deux cents fois les magots de la cheminée, et fatiguer leur Minerve à maintenir un intarissable flux de paroles: la belle occupation! Ces gens-là, quoi qu'ils fassent, seront toujours à charge aux autres et à euxmêmes. Quand j'étais à Motier, j'allais

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faire des lacets chez mes voisines ; si je retournais dans le monde, j'aurais toujours dans ma poche un bilboquet, et j'en jouerais toute la journée pour me dispenser de parler quand je n'aurais rien à dire. Si chacun en faisait autant, les hommes deviendraient moins méchans, leur commerce deviendrait plus sûr, et, je pense, plus agréable. Enfin que les plaisans rient s'ils veulent; mais je soutiens que la seule morale à la portée du présent siècle est la morale du bilboquet.

Au reste, on ne nous laissait guère le soin d'éviter l'ennui par nous-mêmes; et les importuns nous en donnaient trop par leur affluence, pour nous en laisser quand nous restions seuls. L'impatience qu'ils m'avaient donnée autrefois n'était pas diminuée, et toute la différence était que j'avais moins de temps pour m'y livrer. La pauvre mamàn n'avait point perdu son ancienne fantaisie d'entreprises et de systêmes au contraire, plus ses besoins domestiques devenaient pressans,

plus, pour y pourvoir, elle se livrait à ses visions; moins elle avait de ressources présentes, plus elle s'en forgeait dans l'avenir. Le progrès des ans ne faisait qu'augmenter en elle cette manie; et à mesure qu'elle perdait le goût des plaisirs du monde et de la jeunesse elle le remplaçait par celui des secrets et des projets. La maison ne désemplissait pas de charlatans, de fabricans, de souffleurs, d'entrepreneurs de toute 'espèce, qui, distribuant par millions la fortune et les espérances, finissaient par avoir besoin d'un écu. Aucun ne sortait de chez elle à vide; et l'un de mes étonnemens est qu'elle ait pu suffire aussi long-temps à tant de profusions, sans en épuiser la source et sans lasser ses créanciers.

Le projet dont elle était le plus occupée an temps dont je parle, et qui n'était pas le plus déraisonnable qu'elle eût formé, était de faire établir à Chambéri un jardin royal de plantes, avec un démonstrateur appointé; et l'on comprend d'avance à qui celte

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