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le monde que de vivre et d'être placé.

Le lendemain j'en parlais avec maman dans l'affliction la plus vive et la plus sincère; et tout d'un coup, aut milieu de l'entretien, j'eus la vile et indigne pensée que j'héritais de ses nippes, et sur-tout d'un bel habit noir qui m'avait donné dans la vue. Je le pensai, par conséquent je le dis; car, près d'elle, c'était pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu'elle avait faite que ce lâche et odieux mot, le désintéressement et la noblesse d'ame étant des qualités que le défunt avait éminemment possédées. La pauvre femme, sans rieň répondre, se tourna de l'autre côté et se mit à pleurer. Chères et précieuses larmes elles furent entendues et coulèrent toutes dans mon cœur; elles y lavèrent jusqu'aux dernières traces d'un sentiment bas et mal-honnête. Il n'y en est jamais entré depuis ce temps-là. Cette perte causa à maman autant de préjudice que de douleur. Depuis ce moment ses affaires ne cessèrent

d'aller

Pleurs de Madame de Warens.

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d'aller en décadence. Anet était un garçon exact et rangé qui maintenait l'ordre dans la maison de sa maîtresse. On craignait sa vigilance, et le gaspillage était moindre. Elle-même craignait sa censure et se contenait davan tage dans ses dissipations. Ce n'était pas assez pour elle de son attachement elle voulait conserver son estime, et elle redoutait le juste reproche qu'il osait quelquefois lui faire qu'elle prodiguait le bien d'autrui autant que le sien. Je pensais comme lui, je le disais même; mais je n'avais pas le même ascendant sur elle, et mes discours n'en imposaient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, pour laquelle j'avais aussi peu d'aptitude que de goût; je la remplis mal. J'étais peu soigneux, j'étais fort timide; tout en grondant à-part-moi, je laissais tout aller comme il allait. D'ailleurs j'avais bien obténu la même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyais le désordre; j'en gémissais, je m'en plaignais, et Confessions. 2.

D

je n'étais pas écouté. J'étais trop jeune et trop vif pour avoir le droit d'être raisonnable; et, quand je voulais me mêler de faire le censeur, maman me donnait de petits soufflets de caresses, m'appelait son petit Mentor, et me forçait à reprendre le rôle qui me

convenait.

Le sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu mesurées devaient nécessairement la jeter tôt ou tard me fit une impression d'autant plus forte, qu'étant devenu l'inspecteur de sa maison, je jugeais par moi-même de l'inégalité de la balance entre le doit et l'avoir. Je date de cette époque le penchant à l'avarice que je me suis toujours senti depuis ce temps-là. Je n'ai jamais été follement prodigue que par bourrasques; mais jusqu'alors je ne m'étais jamais beaucoup inquiété si j'avais peu ou beaucoup d'argent. Je commençai à faire cette attention et à prendre du souci de ma bourse. Je devenais vilain par un motif très-noble; car, en vérité, je ne songeais qu'à

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