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âme spirituelle, un esprit pur, Dieu,

existent hors

de notre esprit en eux-mêmes et non pas dans un sujet matériel (mais toujours sous un état de singularité). Ainsi l'universel objet de l'intelligence est plus quant au connaître, et moins quant à l'exister, que l'individuel objet du sens. De là la dignité propre de l'un et de l'autre. Disons que l'universel existe dans le réel quant à l'essence ou nature nommée universelle, mais n'existe que dans l'esprit quant à l'universalité elle-même.

Par là est mis en lumière le rôle formateur de notre intelligence, qui pose elle-même son objet devant soi dans un concept, et qui le travaille, divise, malaxe de toutes manières pour le mieux pénétrer. Dès l'origine, c'est d'elle et de son activité que vient à cet objet le mode d'exister universel qu'il a en elle. Mais si j'introduis ainsi une certaine disjonction entre l'être et la pensée, je dois maintenir d'autre part une certaine identité entre l'un et l'autre, sous peine de rendre impossible la vérité. Je vois le point précis où cette identité subsiste, où le connaître ne diffère point de ce qui est : l'essence qui a un mode d'exister universel dans l'esprit, et un mode d'exister individuel dans la chose, que cette essence ne tienne de mon intelligence aucune de ses déterminations intrinsèques, absolument rien de ce qu'elle est comme essence; qu'à ce titre-là, mon intelligence la reçoive seulement, n'y fasse rien, voilà l'intellection sauvée. Noli tangere. Le cercle est identiquement ce qu'il est comme cercle, avec toutes ses propriétés géométriques, dans la roue et dans mon esprit. C'est une seule et même nature humaine qui existe hors de mon esprit, dans Pierre, et qui existe dans mon esprit, comme objet connu. Autrement dit ce que les scolastiques appelaient le terme quod de l'appréhension intellectuelle, le terme immédiatement

1. Quantum ad id quod rationis est, universalia_magis sunt entia quam particularia, quantum vero ad naturalem subsistentiam parti cularia magis sunt entia. Saint THOMAS, in Post. Anal., 1. I, lect. 37.

atteint par l'intelligence au moyen du concept, ce n'est pas une image ou un portrait de la chose, ni une forme vide, c'est la chose même, c'est la nature même qui est à la fois dans la chose pour exister et dans le concept pour être perçue.

Cette thèse absolument fondamentale est méconnue par presque tous les philosophes modernes : par Descartes, qui croit que le terme immédiatement atteint par la pensée, c'est la pensée elle-même, c'est l'idée, regardée comme une image ou un portrait de la chose; par Kant, qui croit que par le concept comme tel l'intelligence ne perçoit rien, mais applique aux représentations sensibles une forme vide; par certains penseurs contemporains, comme M. Blondel, qui, influencés malgré eux par l'héritage de Descartes et de Kant, tiennent encore le concept ou la « notion » pour un « portrait », et pour un portrait radicalement hétérogène à l'original. N'oublions pas toutefois que tandis que le sens perçoit la chose, cette roue, ce bâton, en tant qu'elle existe actuellement, notre appréhension intellectuelle, prise à part et en elle-même (indépendamment de l'acte de juger), porte sur les natures ou essences le cercle, la droite, abstraction faite de leur existence actuelle en tel ou tel sujet. Elle porte sur des possibles, non sur des existences actuelles. L'existence actuellement exercée nous est livrée par les sens seuls, et par les raisonnements construits sur les données des sens. Rôle capital, à ce point de vue, de l'expérience sensible, du contact charnel avec les choses. Je peux savoir par la raison que Dieu existe, mais à condition de partir de l'être que je touche et je vois.

VII. Quant au concept d'être, il est bien vrai qu'il est l'étoffe commune de la pensée. Mais ce concept qui imbibe tous les objets d'intelligence se dit à des titres divers des choses dont il se dit, et nous ne pouvons pas penser l'être sans penser l'être de ceci ou de cela, de

Dieu ou de la créature, de la substance ou de l'accident. Aussi, loin d'accéder au monisme de Parménide, et de faire de l'être un et identique l'étoffe de toutes choses, faut-il dire que seul le mot être est purement et simplement un. Non seulement l'être existe dans l'esprit, comme tout objet de concept, avec une universalité qu'il n'a pas dans le réel, mais encore son unité n'est dans l'esprit lui-même qu'une unité sous un certain rapport (unité de proportionnalité): le concept d'être est un concept analogue et implicitement multiple.

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VIII. Que dirai-je de l'acte de juger? Le problème de la prédication (attribution d'un prédicat à un sujet) se résout sans peine dès qu'on a compris qu'à un même existant réel peuvent répondre dans l'esprit deux concepts divers ou deux vues diverses. « Homme » signifie << qui a la nature humaine », et si je ne peux pas dire « Koriskos est l'humanité », je peux dire « Koriskos est homme », parce qu'une même chose existant hors de l'esprit peut avoir la nature humaine et avoir le nom de Koriskos. Le concept « homme » est autre que le concept « Koriskos », mais telle chose appelée «homme, n'est pas autre que telle chose appelée Koriskos. Le sujet et le prédicat sont le même quant au réel, et ils sont divers quant au concept ou à la notion : idem re, diversum ratione 1.

Voilà donc une certaine disjonction entre l'être : une même chose, et la pensée deux concepts. Mais la coïncidence requise entre l'un et l'autre n'est pas détruite pour cela, car d'un côté l'acte de simple perception intellectuelle, en me faisant voir à part dans Koriskos tels ou tels objets de pensée, « homme », « blanc », etc., ne me dit nullement que ces objets de pensée existent à part; et d'un autre côté l'acte de

1. Cf. Saint THOMAS, Sum. theol., I, 13, 12. JEAN DE SAINTTHOMAS, Logic. II. P., q. 5, a. 2, p. 286 et suiv.

juger réunit précisément ce que l'acte de simple perception intellectuelle avait divisé puisqu'il consiste à identifier le sujet et le prédicat par le moyen du verbe être. Le jugement consiste essentiellement à déclarer que deux concepts divers en tant que concepts s'identifient dans la chose. Je tiens là un nouveau principe absolument fondamental, que les philosophes modernes semblent méconnaître depuis Leibniz; car tout ce qu'ils disent de la pensée logique, asservie à l'« identité», paraît présupposer que cette pensée a pour fonction de constater des identités déjà données, toutes faites, entre des notions prises comme telles, ce qui réduit toute la pensée logique à affirmer A A, et à / ne pas penser du tout. Si Kant avait aperçu ce principe et poussé jusque-là sa critique, les générations eussent été privées de la Critique de la Raison pure, construite tout entière sur ce postulat étonnant que juger c'est appliquer à un sujet par le verbe être un prédicat que ce sujet n'est p pas.

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J'ajoute que si la simple perception intellectuelle, par laquelle je conçois «Koriskos », « homme », « le cercle », etc., concerne les essences ou natures, le jugement, lui, par lequel, considérant une proposition telle que «< Koriskos est homme », « le cercle est la surface engendrée par une droite tournant autour d'une de ses extrémités », j'affirme : ita est, il en est ainsi, le jugement a rapport à l'existence (actuelle ou possible). C'est dans l'existence extra-mentale qu'il déclare que le sujet et le prédicat de la proposition s'identifient. Quand je dis « Koriskos est homme », je dis c'est dans l'existence actuelle une même chose qui est conçue comme « Koriskos » et qui est conçue comme « homme ». Quand je dis : « Le cercle est la surface engendrée, etc. », je dis : c'est dans l'existence possible une même chose qui est conçue comme « cercle » et qui est conçue comme « surface engendrée, etc. » Le jugement est l'affirmation de l'existence (actuelle ou pos

sible) d'une même chose en laquelle se réalisent à la fois deux concepts divers.

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IX. Il convient enfin de séparer comme il faut la Logique et la Science : celle-ci a pour objet l'être réel, les choses atteintes par nos concepts, et leurs connexions dans l'existence extra-mentale; celle-là a pour objet un être de raison, les relations et connexions que les choses soutiennent entre elles en tant que connues, en tant qu'elles existent dans l'esprit. Le logique n'est pas le réel, encore qu'il soit fondé en lui. Les nécessités intelligibles que nous considérons à part dans les natures abstraites et universelles existent bien dans les choses et les règlent bien, en ce qui ressortit du moins à leur essence, car pour les déterminations individuelles, elles sont le domaine du contingent. Mais le mouvement logique et les nécessités propres du discours n'affectent les choses que selon qu'elles existent dans l'esprit, séparées de leur existence propre.

La logique hypostasiée de Spinoza et de Hegel, la natura naturata de l'un, le devenir de l'autre, apparaît à ce point de vue comme une énorme puérilité.

X. Ainsi toutes les difficultés se résolvent à condition de reconnaître une certaine disjonction entre l'être et la pensée, sans abandonner pour cela leur essentielle identité dans l'acte même de connaître. Nous n'avons pas rejeté le principe de Parménide : « La pensée, et ce dont il y a pensée, c'est tout un », nous l'avons précisé et épuré. L'être et la pensée ne sont pas purement et simplement la même chose, comme le voulait Parménide. Leur accord ne doit pas non plus être imaginé sur le modèle beaucoup trop grossier d'un décalque matériel: entre l'être et la pensée il y a à la fois, je ne fais que l'entrevoir au terme de cette étude, identité beaucoup plus profonde et diversité beaucoup plus marquée. La chose prise en tant

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