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tives incomplètes de réaction contre l'idéalisme, comme la philosophie de M. Bergson ou celle de M. Blondel. A vrai dire, elle ne laisse le choix qu'entre la solution. de Berkeley et de Hume derrière cette idée-chose il n'y a pas de chose, ou la solution de Kant: derrière cette idée-chose il y a une chose mais dont nous ne pouvons rien savoir.

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4. Ces considérations, que nous avons voulu réduire ici à l'essentiel, et dont nous espérons donner un jour, dans une étude sur Descartes, toutes les justifications historiques, nous montrent comment le germe de l'idéalisme a été déposé dans la pensée occidentale, et comment il devait s'y développer. Avec Kant le beau monstre issu de ce germe atteint son plein développement.

Depuis la décadence de la métaphysique médiévale, les philosophes regardaient la connaissance comme la simple réception d'une empreinte, la simple application d'une forme sur une matière, empreinte causée en nous par Dieu, pour Descartes et les innéistes, -par les corps pour les sensualistes. Ce rapport de forme à matière, Kant ne songe pas à examiner s'il rend bien le propre de la connaissance, il l'accepte tel quel, mais c'est ici son coup de génie -il le retourne: car l'esprit est actif, remarque-t-il; donc ce n'est pas le rôle matériel et réceptif, c'est le rôle informateur qui lui convient; c'est l'objet qui est matière, la pensée qui est forme, exactement comme dans le cas de l'intellect pratique et de la fabrication artistique 1. Dès lors connaître c'est fabriquer, nous ne connaissons que

1. C'est ainsi que pour Kant la vérité de l'intellect spéculatif se définit de la même manière que, pour les anciens, la vérité de l'intellect pratique. Veritas intellectus speculativi consistit in cognitione, écrit Cajetan, veritas autem intellectus practici in dirigere et sic veritas intellectus speculativi consistit in hoc, quod cognoscere adæquatur rei cognitæ, veritas autem intellectus practici consistit in hoc, quod dirigere adæquatur principio direciivo. » (In I-II, 57, 5, ad 3). Jean de Saint-Thomas définit de même

ce que nous faisons. Voilà l'axiome secret qui domine toute la philosophie spéculative de Kant. Et si connaître c'est fabriquer, les choses elles-mêmes ne sont pas connaissables, puisque nous ne les faisons pas, le seul objet de notre connaissance, c'est l'objet que nous faisons grâce à nos formes a priori, un monde de phénomènes dont la loi, l'unité, la structure constitutive et la régulation viennent toutes de notre esprit. Notre esprit est une savante machine à l'entrée de laquelle la chose en soi verse une farine de sensations, qui en passant par toute une série de gaufriers intérieurs se transforme en un monde phénoménal bien consistant qui est notre œuvre. Nous voilà bien autonomes, bien installés dans notre immanence, ne recevant aucune détermination du dehors, faisant la vérité comme des dieux. Mais la vérité, si tant est que ce mot ait encore un sens, n'est plus que l'usinage régulier de

la vérité de l'intellect pratique « conformitas ad ipsas regulas quibus res practicata dirigitur » (Curs. theol., Vivès, t. VI, p. 467).

Pour Kant la vérité est de même « la liaison des représentations en conformité avec les règles qui déterminent leur interdépendance dans la conception d'un objet » (Prolég., § 13, Rem. III) ou la conformité avec les lois [sc. d'unification et de systématisation] de l'esprit » (Kritik der rein. V.. p. 350, cf. plus haut note 1, p. 9) bref, la conformité d'une représentation avec les règles qui président à sa systématisation objective (cf. SENTROUL, Kant et Aristote, p. 110).

Mais ici l'objet fait, la rès practicata, c'est le monde même de la représentation, l'ensemble unifié et systématisé du connu. Ce qui suppose tacitement que la chose faite est faite avec du représenté, avec du connu, et qu'une fois faite elle est encore connue. Et ainsi d'une part on suppose sans le professer que connaître n'est pas faire, comme en témoignent les données premières de l'intelligence, mais d'autre part on définit la vérité du connaître par la vérité du faire, et donc on professe que connaître c'est faire. C'est là une des jolies absurdités du kantisme.

On peut remarquer encore, à ce même point de vue, que l'unité comme principe formel de constitution de l'objet connu (ici pur factibile construit ou systématisé par le sujet connaissant), se substitue chez Kant à l'être comme principe formel de l'opération de connaissance (devenir immatériel spécifié par l'objet connu). Cette substitution du transcendantal un au transcendantal être est un des aspects essentiels de la révolution kantienne, et elle se réfère elle-même à ce principe foncier que l'activité dé connaissance est de soi une activité de fabrication,

nos phantasmes, et, à proprement parler, la construction en nous de ce qui n'est pas. Et puisque, selon l'esprit essentiel de l'idéalisme critique, connaître c'est faire, il faut dire que, selon l'esprit essentiel de l'idéalisme critique, l'objet de la connaissance fuit toujours devant elle sans pouvoir être jamais donné, toujours se faisant, jamais fait, car s'il était une fois fait, nous ne le ferions pas, et donc, par définition, ne le connaîtrions pas.

5. La révolution kantienne a été une catastrophe historique pour la civilisation occidentale. Ce que nous constatons, au terme, c'est l'abdication de l'esprit. Renonçant à son lieu propre et à sa véritable patrie, l'intelligence blessée se replie sur le concret senti, comme si le fait singulier, inscrit dans un document, ou sur un appareil enregistreur, lui donnait enfin cette sécurité qu'elle n'attend plus de la contemplation de l'être. Hélas, le fait lui-même, quand l'intelligence refuse d'user de sa propre lumière pour le saisir et le juger, se dérobe et se liquéfie devant elle, car elle court alors après un bien qui est le bien propre du sens, et qu'elle n'atteindra jamais, puisqu'elle-même elle ne sera jamais sensation. A se livrer à la loi de la matière et à sa décevante infinité, elle s'engage en une mortelle aventure, qui n'est pas le fait de la science positive, certes, mais de cette pusillanimité orgueilleuse, scientiste ou historiciste, comme on voudra l'appeler, qui propose à la raison, pour fin suprême, de s'assurer le savoir en se dispensant de penser, d'épuiser matériellement le détail sensible, et de compter, selon le mot de saint Thomas, quot lapilli jaceant in flumine. Cette fascination du positif a été, au siècle de Comte et de Renan, le mal d'un grand nombre d'esprits.

Ailleurs, là où l'intelligence ne se renonçait pas devant le fait brut, c'est devant les puissances appétitives qu'elle abdiquait : Rousseau, Kant, Fichte, Schopen

hauer, avec leur primat du sentiment ou de la volonté, voilà les grands ancêtres des doctrines qui de nos jours dépriment la pensée au niveau infra-humain du pragmatisme, ou qui la tordent et violentent pour lui faire chercher le vrai en refusant les lois de l'intelligence.

L'anti-intellectualisme, là où il garde quelque vigueur métaphysique, ne conduit pas seulement à cette oblique acceptation de l'absurde qu'est la foi dans le Devenir pur, il contraint à affirmer pleinement que l'irrationnel, le discordant, le mal, est au cœur des choses. Et par là il procure encore, à sa manière, le grand affranchissement moderne de l'esprit, le grand refus de l'être. Pourtant, même chez les pessimistes les plus affranchis, une dernière servitude demeure. Quelle servitude? Demandons-le à Nietzsche: ils croient encore à la vérité, et sous ce rapport ils ne sont pas plus libres que ces « fantômes d'hommes libres », dévôts de la pseudoscience, dont Nietzsche voyait le type en David Strauss, et qu'il appelait des philistins de culture et des rachitiques de l'esprit. Croire à la vérité est la servitude dernière. « Il faut essayer une bonne fois, écrivait-il, de révoquer en doute la valeur de la vérité », «à cet égard il y a une lacune dans toutes les philosophies » 1. Pour son propre compte il a essayé sincèrement de se délivrer de cette ultime servitude, et pour cela de dire oui, avec une joie désespérée, au monde de Schopenhauer, de rire et de danser en enfer. Nous savons la fin. Il n'a pas, comme ceux que Schopenhauer appelait les trois grands hâbleurs, tiré de cette essentielle revendication d'aséité, qui est au fond de la philosophie moderne, un système confortable, une machine de luxe intellectuelle. Il a pris cette revendication au sérieux, il a voulu en vivre, il l'a vécue jusqu'au bout. La folie de Nietzsche, c'est la consommation, dans une chair d'homme, de tout le mal de l'esprit depuis Luther et Descartes. Lamentable vic

1. La Généalogie de la Morale.

time! Un grand et généreux poète qui chavire dans la démence, parce qu'il a voulu, pour vivre, mieux que la vérité, et qui après avoir cru régénérer le monde par la suppression de l'idéal ascétique et la haine vivace du christianisme, écrit des lettres de fou signées LE CRUCifié, se croit à la fois l'Antéchrist et le continuateur du Christ, son destructeur et son « meilleur ami », voilà sans doute, si nous savions voir dans les ténèbres, dans les pauvres ténèbres de l'orgueil, le signe et la figure par excellence de la crise de l'esprit moderne.

II

6. C'est une chose singulière, et bien propre à décourager les illusions que nous pourrions nourrir sur la nature humaine, sur la qualité intellectuelle des milieux philosophiques en particulier, de constater l'empire que le dogme idéaliste a pris sur la philosophie contemporaine. Il est devenu un postulat sacré, et la plupart des personnes qui se piquent de penser, assises dans les chaires du monde moderne, regarderaient comme un manquement à la bienséance et un signe de grossièreté de ne pas tenir pour acquis, in principio, que la connaissance déforme les choses, à supposer qu'il y ait des choses, et ne saurait atteindre en réalité que ses propres créations. Une grande réaction se prépare cependant contre ce dogme idéaliste, non pas sans doute chez les philosophes officiels, mais chez les esprits qui reconnaissent dans la présente agonie du monde l'effet d'un profond mal de l'intelligence, et qui ne veulent pas que périsse la civilisation occidentale. Et je ne désespère pas que dans quelques années l'idéalisme soit considéré comme une vieillerie tout à fait usée, et une incongruité de la raison. Il faudra toutefois pour cela autre chose que la critique ingénieuse et vivante, mais encore trop

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