Images de page
PDF
ePub

[ocr errors]

de même, parce qu'ils ont conçu la connaissance, et en particulier la connaissance intellectuelle, qui est ce qu'il y a de plus élevé dans la nature, secundum modum infimarum creaturarum, quæ sunt corpora, parce qu'ils ont confondu les choses du connaître avec les choses de l'action transitive. Connaître, pour l'un, c'est recevoir une empreinte, pour l'autre, c'est fabriquer un objet. Mais une telle union de matière à forme, constituant un troisième terme, la matière informée, on la rencontre déjà dans le monde des corps, des êtres non connaissants, où elle occupe toute la scène, elle est précisément ce qui n'est pas caractéristique de la connaissance. Étrange mésaventure et fâcheuse disgrâce, pour ne s'être pas aperçus du problème, Descartes et Kant, qui font porter le principal effort de leur philosophie sur la théorie de la connaissance, ont passé entièrement à côté de la connaissance. Quoi d'étonnant qu'après eux les modernes tiennent la relation de connaissance pour une de ces relations entre agent et patient corporels, qui posent dans leurs deux termes une modification intrinséque? Quoi d'étonnant qu'ils regardent comme un scandale incompréhensible l'idée même d'une saisie de l'être des choses indépendant de nous, puisque la connaissance ainsi méconnue ne peut plus porter que sur un tertium quid résultant de l'union du sujet et de l'objet?

III

9. C'est une chose à vrai dire très déconcertante que la connaissance, et qui nous paraîtrait bien extraordinaire si nous n'étions si fort accoutumés à ses merveilles : chacun de nous, un pauvre point dans le grand univers, une âme d'homme, qui ne pèse rien, voilà qu'elle embrasse et contient le tout, la voilà plus vaste que le monde ! Si pour affronter chose si étrange il nous faut

élaborer des concepts difficiles, des concepts sur mesure comme dit M. Bergson, du moins serons-nous satisfaits de saisir notre objet dans ce qu'il a d'irréductible, et de ne le point détruire en le ramenant en barbares à des éléments inférieurs 1.

-

I. — Le caractère le plus foncier du connaître, c'est qu'il est une activité, et une activité immanente, je veux dire qui ne consiste pas à agir sur autre chose ou à produire un terme, mais à parfaire le sujet lui-même. L'activité « transitive » ou extérieure, celle de la matière inerte, celle des non-vivants, qui sont comme un pur lieu de passage pour les énergies du monde, est si pauvre de soi qu'elle ne s'exerce dans l'agent qu'à condition de s'épuiser aussitôt et dans la mesure même où elle s'épuise en un autre. Propre aux vivants, l'activité immanente se consomme dans l'agent, lequel la motion toujours présente de la Cause première, s'élève et s'achève lui-même en perfection, et n'agit au dehors que par surabondance.

[ocr errors]

sous

Considérons réflexivement ce qu'est pour nous tous, en tant qu'immédiat objet d'expérience, l'opération de connaître. Connaître une pierre ou un arbre n'est pas faire cette pierre ou cet arbre, ni agir sur leur être propre

1. BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE. Parmi les textes les plus importants concernant la connaissance, on peut citer les suivants : ARISTOTE, De Anima, 1. II, c. 12; 1 III (en partic. c. 4, 8) Metaph., lib. IX, c. 8, 9, 10; lib. XII, c. 7 et 9.

SAINT THOMAS D'AQUIN, Comment. sur ces chapitres d'Aristote. De Veritate, questions 1, 2, 4, 8, 10.

Sum. theol., I, q. 12 (a. 2, 4, 5), 14, 16, 17, 34 (a. 1, 2), 54 à 58, 78 (a. 3, 4), 79, 84 à 89.

Sum. contra Gent., lib. I, c. 44 à 49, 57 à 62; lib.II, c.59, 60, 66, 74, 76, 77; lib. III, c. 51; lib. IV, c. 11, 12.

CAJETAN, Comment. in I, 14, 1; 27, 1; 55, 3; 79, 2. In II Analyt., lib. I, c. 8.

JEAN DE SAINT-THOMAS, Curs. Phil., Phil. Nat. III. P. (de Anima), q. 4, a. 1 ; q. 6, a. 1, 2, 3, 4 ; q. 10, a. 1, 2, 3, 4, 5 ; q. 11, a. 1, 2.

Curs. Theol., t. II, disp.13; disp. 16, a. 1; t. IV, disp. 12, a. 5 et 6

pour le modifier, ni agir sur notre être propre pour le modifier à leur occasion... Serait-ce faire en soi-même une image de cette pierre ou de cet arbre? Cela suppose sans doute la connaissance, cela ne la constitue pas; la notion de faire, produire ou fabriquer ne répond pas à ce que notre expérience immédiate appelle connaître; il y aurait même une contradiction dans les termes à dire que connaître une chose c'est en faire une image: en effet d'une part faire une image de la chose implique qu'on connaît la chose, et d'autre part si connaître consistait essentiellement à faire, l'action de connaître aurait pour terme la chose faite, c'est-à-dire l'image; en sorte que l'on ne connaîtrait pas la chose, mais l'image, ce qui contredit le premier présupposé.

La connaissance ne consiste donc de soi en aucune sorte d'opération transitive, elle nous introduit à une immanence beaucoup plus parfaite que l'immanence des opérations végétatives, où une partie de l'organisme agit transitivement sur une autre partie, ou produit un terme qui demeure dans le sujet. Que dirons-nous donc? C'est une action qui n'est pas de soi une production, et qui ne va qu'à parfaire intrinsèquement la faculté, c'est pourquoi les thomistes ne la classent pas dans le prédicament action, mais dans le prédicament qualité1. Comporte-t-elle (ce qui a lieu de fait) réception d'une qualité informante et production d'un terme intérieur 2, ce n'est pas là ce qui la constitue formellement et essentiellement. Connaître, pris dans sa raison formelle, n'est pas faire, mais être ou devenir d'une certaine manière, en un achèvement intérieur où s'épanche la spontanéité

1. Cf. JEAN DE SAINT-THOMAS, Curs. Phil, Phil. Nat., III: P.. q. XI, a. 1.

2. Le sens produit une image transmise aux sens internes, l'intellect produit un concept qui demeure en lui-même. Mais cette production est, dans le premier cas, consécutive à l'intuition du sens externe, dans le second (voy. plus loin, p. 58, 105-106) elle ne fait qu'un avec l'acte de perception intellectuelle mais ne le constitue pas formellement.

vitale du sujet, et par lequel celui-ci se parfait lui-même en lui-même.

II. Mais connaître c'est connaître ceci ou cela. Par quoi l'acte de connaître est-il déterminé à ceci ou à cela, par quoi est-il spécifié? Par le sujet? C'est impossible : cet être ou ce devenir qu'est la connaissance ne peut pas être spécifié par ce qu'est le sujet dans son être propre, car alors le sujet devrait être éminemment toutes choses connaissables, et Dieu seul est cela. La spécification du connaître vient de quelque chose d'autre que le sujet.

Et de quelle façon? Puisqu'il s'agit, comme on vient de le voir, d'une opération vitale et immanente, d'un achèvement de soi-même émanant de soi-même, ce n'est pas en tant qu'il agit sur l'être propre du sujet pour le modifier que ce quelque chose d'autre peut spécifier la connaissance, car l'achèvement du patient pris comme tel n'émane pas de lui-même, mais au contraire de l'agent. En connaissant je ne deviens pas autre sous l'action du non-moi comme un corps devient autre sous l'action d'un autre corps, comme l'eau devient chaude sous l'action du feu, l'immanence du connaître interdit aussi bien de le faire essentiellement consister à subir, à recevoir une empreinte (passio prædicamentalis), que de le faire essentiellement consister à agir par production (actio prædicamentalis) 1. En tant qu'il spécifie la connaissance l'autre n'est pas pris comme produisant une modification dans l'être propre du sujet, et donc comme se référant à cet être propre, comme communiquant avec lui pour introduire une variation dans les accidents qui le vêtent, et tirer de lui, si je puis dire, un son nouveau. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il est pris au contraire comme n'entrant pas en composition avec l'être propre du sujet, comme indépendant de lui, comme demeu

1. Cela est vrai de la connaissance sensitive comme de la connaissance intellectuelle.

rant autre? En connaissant je ne deviens pas autre, je deviens L'AUTRE, et il y a tout un monde entre ces deux formules. Nous disions tout à l'heure que l'acte immanent de connaître consiste à être ou devenir; ajoutons qu'il consiste à être ou devenir l'autre en tant qu'autre 1. Voilà le mystère propre de la connaissance.

[ocr errors]

III. Mais puis-je donc être autre chose que ce que je suis? Je ne le peux pas matériellement, dans l'être que j'ai comme chose. Je le peux immatériellement, en tant que je tiens de la nature de l'esprit. Parce que la matière limite les choses à leur être propre et les rend métaphysiquement impénétrables, dans la mesure

où un être est immatériel dans cette même mesure il pourra avoir en soi, selon le mot de saint Thomas, la forme des autres choses 2, il pourra être autre chose que ce qu'il est,- non pas comme entité donnée dans la nature des choses, mais comme connaissant.

Quand une forme reçue dans une matière la détermine de telle ou telle façon, cette forme et cette matière s'unissent pour composer un troisième terme qui n'est ni l'une ni l'autre, mais la matière informée ainsi la matière devient autre, acquiert dans son être propre un accident nouveau, elle ne devient pas l'autre ; la cire reçoit l'empreinte, elle ne devient pas le sceau.

1. Cette formule fieri aliud in quantum aliud, dont la lettre provient de Jean de Saint-Thomas (Curs. phil., De Anima, q. IV, a. 1, Vivès, t. III, p. 267: Cognoscentia autem in hoc elevantur super non cognoscentia, quia id quod est alterius, ut alterius, seu prout manet distinctum in allero, possunt in se recipere... Cognoscere esta fieri alterum, seu trahere ad se formam alterius, ut alterius... fieri alterum a se, et recipere illud non ut communicans in esse cum illo, sed ut alterum a se; cf. Curs. theol., Vivès, t. II, p. 424), résume au mieux l'enseignement donné par saint Thomas luimême (cf. en particulier de Veritate, q. 2, a. 2, Sum. theol., I, q. 14, a. 1) et par Cajetan (in I, 14, 1; 55, 3). Cf. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Revue néo-scolastique, nov. 1923.

2. Non cognoscentia nihil habent nisi formam suam tantum; sed cognoscens natum est habere formam etiam rei alterius. Sum. theol., I, 14, 1.

« PrécédentContinuer »