Images de page
PDF
ePub

le concept n'est l'objet même atteint par la connaissance1, il n'est lui aussi qu'un moyen d'atteindre l'objet2; et l'intellection comme telle est le pur achèvement vital et qualitatif, par lequel l'âme fleurit, si je puis · dire, en cela même que la chose est.

V. Mais si la connaissance suppose que les choses sont présentes au dedans de l'âme par une similitude d'elles-mêmes, quel est donc le mode d'existence qui leur convient là? Il ne suffit pas de dire similitude, espèce impresse, espèce expresse, il faut entrer dans certaines précisions sans lesquelles tout notre effort pour ne pas méconnaître la connaissance risquerait de rester vain. C'est ici qu'il convient d'amenuiser nos concepts, pour les rendre dignes de la subtilité de l'objet. Nous ne comprendrons rien à la connaissance si nous ne nous décidons à épurer exprès pour elle la notion même d'être ou d'existence.

Il y a un être, un exister, celui que ces mots évoquent immédiatement pour tout le monde, qui consiste à être posé « hors du néant » ou «hors de ses causes >> pour son propre compte, de par une actualité dont on jouit soi-même, soit qu'il s'agisse d'exister en soi comme les substances, soit qu'il s'agisse d'exister en autre chose comme les accidents. Il est malaisé de trouver un nom spécial pour désigner ce mode d'exister, auquel seul peut-être nous avions songé jusqu'à présent: appelonsle provisoirement être de nature ou être de chose. Ce n'est pas de cette façon que les choses existent dans l'âme pour donner lieu à la connaissance. Elles n'y sont pas avec leur propre être de nature, ce qui mettrait dans l'âme, comme le voulaient Empédocle et les vieux Ioniens, la matière des pierres et des arbres, et de tout le spectacle qu'elle voit; elles n'y sont pas avec

1. Terme quod, qui est connu.

[ocr errors]

2. Terme in quo, DANS QUOI l'objet est connu; la species impressa étant terme quo, PAR Quoi la faculté est déterminée à connaître.

ou bien que

l'être de nature de l'âme elle-même, ce qui supposerait, l'âme est déjà toutes choses par son essence, et c'est confondre l'âme avec Dieu ou bien que les choses ne sont pas dans l'âme par leursimilitude, mais qu'il n'y a dans l'âme que des modifications d'ellemême, et c'est détruire la connaissance.

Alors? Alors il faut reconnaître un autre mode d'exister, inférieur, incomplet, incapable de donner consistance à une chose ou à une nature, mais capable par là même d'introduire dans les choses des anoblissements qui n'appartiennent pas à leur être propre, un exister qui consiste non à être pour soi, mais purement à tendre à autre chose: appelons-le être de passage, ou être de tendance. Le mouvement nous offre déjà, dans l'ordre de l'action, des exemples de cet être de passage (esse viale.) Chaque fois qu'une cause instrumentale est mue par une cause supérieure (« agent principal ») à produire un effet plus noble qu'elle-même, comme le pinceau ou l'archet à produire de la beauté, ou les ondulations du milieu à produire la couleur ou le son, l'analyse métaphysique nous force à admettre, (car l'effet vient tout entier de l'instrument comme tout entier de l'agent principal, et nulle cause ne peut donner plus que ce qu'elle a), qu'à ce moment et de par cette motion quelque réalité supérieure, la vertu efficiente de l'agent principal, de l'artiste maniant le pinceau ou l'archet, de la qualité active causant la vibration, passe dans l'instrument, et surélève son action mais passe-t-elle ainsi avec son être de chose? Scrutez de toutes manières la cause instrumentale en train d'agir, vous n'y trouverez jamais, comme chose (purement et simplement existante et décelable), la vertu efficiente de l'agent principal, vous n'y trouverez jamais, selon l'être de chose, que la cause instrumentale elle-même et son mouvement. C'est selon l'être de tendance que la causalité de l'artiste est dans le pinceau.

:

Disons donc en général qu'à côté de l'être de chose,

par lequel une nature est posée hors du néant pour son propre compte, comme substance ou comme accident, il faut admettre un autre être, une autre existence, qui en tant même qu'existence est pure tendance, une existence ténue, impondérable, décantée, spiritualisée, (non pas une chose ténue qui existerait à la manière ordinaire, comme les aidoz de Démocrite, mais un exister lui-même et comme tel purement tendanciel), 1 qui suffit pour que la chose qui existe sous cet état produise un certain effet, mais non pas pour qu'elle soit plantée dans l'être à son propre compte, et qui demande, à cause de cela même, à s'accrocher à quelque autre chose existant pour soi, dans laquelle passera ou existera ce qui a cet être de tendance. Ce que nous avons appelé être de nature ou être de chose, les scolastiques l'appelaient parfois esse naturæ, plus généralement esse entitativum, «< être entitatif » ; ce que nous avons appelé être de passage ou être de tendance, ils l'appelaient esse viale, esse spirituale, et plus généralement esse intentionale, « être intentionnel ». Il y a avantage à employer ces mots consacrés par l'usage des anciens, et qui, justement parce qu'ils manquent de pittoresque, risquent moins que d'autres d'amener des confusions.

Eh bien donc, c'est selon l'être intentionnel que les choses existent dans les signes ou similitudes qui les rendent présentes à la pensée : de même que dans l'ordre de la causalité efficiente, la vertu de l'agent principal passe intentionnellement dans l'instrument en mouvement, à titre de tendance fluente (intentio fluens) qui a pour terme l'effet à produire, de même, dans l'ordre de la causalité formelle, telle que la comporte l'immatérialité du connaître, l'objet de connaissance existe intentionnellement dans l'âme, à titre de tendance im

1. Quand nous parlons d'une chose qui existe intentionnellement, n'oublions pas que sous cet état la chose dont nous parlons est conçue par notre intelligence, mais est entièrement irreprésentable à notre imagination.

[graphic]
[ocr errors]

1

par lequel une nature est posée hors du néant pour son propre compte, comme substance ou comme accident, il faut admettre un autre être, une autre existence, qui en tant même qu'existence est pure tendance, une existence ténue, impondérable, décantée, spiritualisée, (non pas une chose ténue qui existerait à la manière ordinaire, comme les aidoz de Démocrite, mais un exister lui-même et comme tel purement tendanciel), 1 qui suffit pour que la chose qui existe sous cet état produise un certain effet, mais non pas pour qu'elle soit plantée dans l'être à son propre compte, et qui demande, à cause de cela même, à s'accrocher à quelque autre chose existant pour soi, dans laquelle passera ou existera ce qui a cet être de tendance. Ce que nous avons appelé être de nature ou être de chose, les scolastiques l'appelaient parfois esse naturæ, plus généralement esse entitativum, « être entitatif » ; ce que nous avons appelé être de passage ou être de tendance, ils l'appelaient esse viale, esse spirituale, et plus généralement esse intentionale, « être intentionnel ». Il y a avantage à employer ces mots consacrés par l'usage des anciens, et qui, justement parce qu'ils manquent de pittoresque, risquent moins que d'autres d'amener des confusions.

Eh bien donc, c'est selon l'être intentionnel que les choses existent dans les signes ou similitudes qui les rendent présentes à la pensée : de même que dans l'ordre de la causalité efficiente, la vertu de l'agent principal passe intentionnellement dans l'instrument en mouvement, à titre de tendance fluente (intentio fluens) qui a pour terme l'effet à produire, de même, dans l'ordre de la causalité formelle, telle que la comporte l'immatérialité du connaître, l'objet de connaissance existe intentionnellement dans l'âme, à titre de tendance im

1. Quand nous parlons d'une chose qui existe intentionnellement, n'oublions pas que sous cet état la chose dont nous parlons est conçue par notre intelligence, mais est entièrement irreprésentable à notre imagination.

« PrécédentContinuer »