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pour l'intelligence qu'à être informée par la qualité représentative (par le verbe mental), qu'elle profère elle-même en vertu d'une action purement productive, bref, ne consiste qu'à recevoir l'empreinte d'une image d'abord façonnée; théorie qui ne laisse subsister de la connaissance que ce qui n'est pas elle, et qu'on pourrait appeler la théorie de l'intelligence boîte à fiches automatique sous le ressort de l'intellect agent elle trace une inscription sur une fiche, l'inscription est reçue, la fiche est classée, tout est dit. Fiches et inscriptions deviendront avec Descartes innées à la pensée, qui les reçoit directement de Dieu; - avec Kant, qui en fait le produit de notre industrie, le fichier deviendra le monde (le monde de la représentation).

Ce fut chez ces auteurs scolastiques une étrange aberration-magna hallucinatio, comme dit Jean de Saint-Thomas de confondre ainsi l'information (intentionnelle) de l'intelligence par l'objet, ou par la chose connue, présente à l'esprit dans le concept, avec l'information (entitative) de l'intelligence par le concept lui-même. Nusquam sanctus Thomas intellectionem seu intelligere constituit in informatione verbi, seu qualitatis representativæ, licet bene in informatione objecti, seu rei intellectæ mediante operatione, et apprehensione ipsius 1.

De nos jours c'est à d'autres «grandes hallucinations»> qu'on a affaire, mais qui relèvent en définitive d'une erreur analogue. Pour peu qu'on méconnaisse la distinction de l'être entitatif et de l'être intentionnel, on s'expose, même en employant les formules de l'Aqui nate, a être subsumé par Konigsberg.

Essaierons-nous de résumer dans une formule d'ensemble les notions que nous avons rencontrées au cours de notre enquête? Disons que la connaissance est une

1. JEAN DE SAINT-THOMAS, Curs. theol., t. IV., disp. XII, a. 5, p. 100. Voir également saint THOMAS, de Veritate, II, 2.

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opération immanente, qui procède vitalement tout entière de la faculté, et est tout entière spécifiée par l'objet, dans laquelle la faculté, en s'actuant ellemême, est actuée par l'objet, intentionnellement présent en elle dans sa similitude ou species, et qui consiste à devenir immatériellement l'autre lui-même.

10. L'étude que nous venons d'esquisser concerne ce qu'il y a de plus foncier dans la connaissance, l'appréhension de l'objet, par laquelle le connaissant est le connu. Elle nous fait comprendre en particulier pourquoi ce n'est pas dans la simple appréhension ellemême, mais bien dans ce qui achève de constituer la connaissance en sa perfection, dans le jugement, quod est completivum cognitionis 1, — que l'intelligence tient proprement la vérité. En effet pour qu'il y ait conformité entre deux termes il faut d'abord qu'il y ait distinction entre eux2; et la première opération de l'esprit, la simple saisie des intelligibles abstraits (natures ou quiddités), ne comporte pas conformité entre l'intelligence et la chose, elle comporte identité entre l'une et l'autre, l'intelligence en acte étant immatériellement l'objet lui-même. Il n'y a conformité ou adéquation entre l'esprit et la chose (et donc vérité proprement dite) que lorsque l'esprit a en lui quelque chose qui lui est propre, quelque détermination distincte de la chose elle-même, et qui se trouve ou non en concordance avec la chose.

1. Sum. theol., II-II, 173, 2.

2. « Idem non adæquatur sibi ipsi, sed æqualitas diversorum est; unde ibi primo invenitur ratio veritatis in intellectu, ubi primo intellectus incipit aliquid proprium habere quod res extra animam non habet, sed aliquid ei correspondens, inter quæ adæquatio attendiri potest... Quando incipit judicare de re apprehensa, tunc ipsum judicium intellectus est quoddam proprium ei, quod non invenitur extra in re. Sed quando adæquatur ei quod est extra in re, dicitur judicium verum esse. » Saint THOMAS, de Verit., I, 3.

Cela c'est l'acte vital et immanent d'affirmation ou d'assentiment, ita est, qui tombe sur une proposition formée par l'esprit, et par lequel celui-ci juge que la nature saisie par lui se comporte hors de lui de telle ou telle manière détermination de l'intelligence qui répond ou ne répond pas à ce qui est, et en vertu de laquelle l'intelligence est proprement vraie ou fausse.

Cette distinction de la simple appréhension et du jugement est une des thèses capitales de la doctrine thomiste. Rappelons-nous ici 1 que le jugement consiste essentiellement à déclarer que deux objets de concept, distincts en tant que tels (ratione), ne sont qu'une seule et même chose (re seu subjecto) dans l'existence extramentale (actuelle ou possible), autrement dit n'exercent ou ne peuvent exercer l'existence qu'identifiés l'un à l'autre, en sorte que la vérité de notre intellect est proprement une identification en nous, conforme à une identité dans la chose, une composition notionnelle conforme à une identité réelle.

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Il suit de là que toute la doctrine kantienne des « jugements analytiques » et des « jugements synthétiques a priori » repose sur un pseudo-problème: toute proposition en effet, quelle qu'elle soit, est proprement une synthèse (úvis, compositio, c'est le mot d'Aristote et des scolastiques) 2, puisqu'en toute proposition véritable le sujet et le prédicat sont deux objets de concept distincts comme tels, unis par le verbe est, et que l'esprit déclare identifiés dans le réel. Les propo

1. Voir plus haut chap. I, p.21. Cf. Sum.theol., III, 16, 1, c. et cd 1. 2. Il s'agit là de la proposition affirmative, de laquelle seule il est directement question dans toute cette discussion. La proposition négative est une divisio (dixípɛot) bien que, à un certain point de vue (point de vue des concepts considérés en eux-mêmes, dans l'esprit) toute proposition soit, étant une construction de concepts, une compositio. Cf. Saint THOMAS, in Periherm., I, c. I, lect. 3, n. 4. Sur les erreurs de Kant concernant le jugement, cf. SENTROUL, Kant et Aristote, 2o éd., p. 291 à 305. GARRIGOU-LAGRANGE, Le Sens Commun, 2e éd., p. 179 et suiv.. Dieu, son exist. et sa nature, 3o éd., p. 130.

sitions que Kant appelle analytiques (et qu'il regarde comme purement tautologiques ou « identiques »>, selon le type de la pseudo-proposition A est A) 1, sont en réalité des synthèses (en ce sens que leur prédicat présente à l'esprit un autre objet immédiat de pensée que leur sujet, et qu'elles comportent ainsi un passage notionnel de l'autre à l'autre) 2, et, pour employer dans un sens aristotélicien un vocable kantien, des « synthèses » a priori (c'est-à-dire des propositions nécessaires, où la connexion du sujet et du prédicat ne vient pas de l'expérience) 3, mais des « synthèses » a priori dont toute la raison d'être est du côté de l'objet,

1. Les propositions identiques (A est A, omne ens est ens) étaient qualifiées de nugatoriæ par les scolastiques, et rejetées par eux comme des pseudo-propositions.

2. Siz est ainsi autre chose (comme objet de concept) que deux fois trois, comme le remarque Aristote (Metaph., V, 14, 1020 b 8). 3. Cette connexion ne vient pas de l'expérience formellement, c'est-à-dire que sa raison d'être n'est pas une simple constatation de fait (fût-elle mille fois répétée), comme dans les propositions expérimentales (la neige est blanclie, la chaleur dilate les métaux). Mais elle vient de l'expérience matériellement, en ce sens que, s'il s'agit des propositions nécessaires non pas déduites mais premières et indémontrables, c'est à la suite d'une constatation expérimentale que l'esprit saisit la connexion nécessaire des concepts entre eux. Aristote et les anciens enseignaient en ce sens que nous parvenons par « induction» aux premiers principes, entendons qu'alors, dans un seul exemple sensible (mais en transcendant toute l'expérience sensible, et sans faire aucun raisonnement inductif), l'intelligence voit immédiatement, de par ses termes eux-mêmes, une vérité évidente par soi telle que le principe d'identité. Cf. ARISTOTE, II Anal. I, c. 18 (lect. 30 de saint Thomas, avec la note de Zigliara, p. 259 de l'édition léonine ;) II, c. ultim.; I Anal., II, c. 23; CAJETAN, in II Anal., 11, 13 : « Necessario cognitio complexa principiorum præexigit sensitivam experimentalem; JEAN DE SAINT-THOMAS, Logica, p. 172: Omnis nostra speculatio dependet ab inductione sicut dependet a sensu et experientia. Unde si propositiones universales alicujus scientiæ non sint ita abstracta et communes, quod ex quocumque individuo manifestari possit ipsarum veritas, sed ex plurium numeratione et experientia pendeat, sicut scientiæ naturales, non sunt ita certæ sicut aliæ scientiæ abstractiores at communiores, ut metaphysica et mathematicæ, quorum principia etiam in uno individuo habent totam certitudinem ut quodlibet est vel non est. » Cf. enfin saint THOMAS, Sum. theol., I, 84, 6, et JEAN DE SAINT-THO¬ MAS, Curs. theol., t. I, p. 503.

l'un des termes étant de la raison de l'autre, par exemple le prédicat faisant partie de la notion du sujet, ainsi qu'il arrive quand je dis : « l'homme est doué de raison »>, ou quand j'énonce le principe d'identité : « tout ce qui est, est d'une nature déterminée », 1 Et les propositions que Kant appelle synthétiques a priori (et où il croit que le sujet et le prédicat étant absolument étrangers l'un à l'autre, l'un est subsumé sous l'autre en vertu d'une pure exigence de notre structure mentale) sont en réalité 2, tout comme les précédentes, a priori ou nécessaires de par les seules exigences de l'objet, l'un des termes étant, là aussi, de la raison de l'autre: si le prédicat n'y fait pas partie de la notion ou définition du sujet, comme dans les propositions que les anciens appelaient per se primo modo, -car les exemples de << jugements synthétiques a priori » donnés par Kant se rapportent en général aux per se secundo modo 3, alors c'est le sujet qui est de la notion du prédicat, non pas comme partie intrinsèque de sa structure, mais comme matière ou sujet propre où il est reçu, car la notion de l'accident ou de la propriété ne s'entend pas sans celle du sujet (ainsi nasus est de la notion de simus, nombre est de la notion de pair ou impair). Cette seconde sorte de « synthèse >> objective a priori ou de construction de concepts nécessaire, que Cajetan appelle complexio extrasubstantialis (synthèse par le dehors du sujet), et

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1. Sur la vraie formule du principe d'identité, cf. GARRIGOULAGRANGE, Le Sens Commun 2o éd. (Nouvelle Librairie Nationale) p. 163 et suiv.

2. Du moins celles qui sont vraiment nécessaires ou a priori. (Quelques-uns des exemples de « jugements synthétiques a priori » donnés par Kant se rapportent en effet à des principes de « physique pure », -v g. égalité de l'action et de la réaction, — qui sont en réalité d'ordre empirico-hypothétique, ou « synthétiques a posteriori ».)

3. Sur les quatuor modi dicendi per se, consulter en particulier: SAINT THOMAS D'AQUIN, in II Analyt., I cap. 4, lect. 10 (et 11). Voir aussi lect. 35 (in cap. 22).

CAJETAN, in II Analyt., I, cap. 4.

JEAN DE SAINT-THOMAS, Logica, II. P., q. 24, a. 4 (p. 677 et suiv).

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