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que Leibniz et les modernes, négligeant tout ce qui est de la causalité matérielle, ont profondément oubliée, est à un titre spécial un passage notionnel de l'autre à l'autre, puisque le prédicat n'y est pas tiré de la notion ou définition du sujet ; mais l'identité réelle sur laquelle elle se fonde reste toujours, à la différence de ce qui a lieu pour les propositions d'ordre expérimental, exigée par les notions elles-mêmes, dont l'une désigne le sujet propre de l'autre1. Tel est par exemple, parmi les propositions de cette sorte connues immédiatement et sans discours, le cas du principe de causalité : être causé ne fait pas partie de la définition d'être contingent, mais c'est une propriété, une « propria passio » qui a l'être contingent pour sujet propre 2.

Voilà comment, sans avoir besoin d'une « construction dans l'intuition pure» ni d'une « synthèse a priori» au sens kantien, la vie de l'intelligence, considérée dans sa partie exclusivement rationnelle et déductive, au seul point de vue de la connexion des concepts entre eux, et abstraction faite de ses relations avec l'expérience sensible, — loin d'être un piétinement dans l'identité pure et simple, une pure répétition du même, est une vie essentiel

1. Ainsi la proposition 7+5=12 relève d'un principe (tout nombre entier est égal à la somme de ses unités groupées entre elles de n'importe quelle manière) qui n'est pas « analytique. en ce sens que le prédicat n'est pas inclus dans la notion où définition du sujet. Mais ce principe est analytique» en ce sens que le sujet est de la raison du prédicat, celui-ci étant la propria passio de celui-là. Il n'est donc nullement un jugement synthétique a priori au sens kantien, mais bien une proposition per se secundo modo.

Il n'y a pas là non plus de construction dans l'intuition pure au sens kantien, car s'il est bien vrai que les mathématiques sont telles par nature que les jugements doivent y être vérifiables par l'imagination (deducibilia ad imaginationem, cf. in Boet. de Trin., q. 6 a. 2), et que par suite elles supposent une construction dans l'espace, cependant cette construction n'est nécessaire que pour l'établissement des concepts eux-mêmes : ce n'est pas à raison de cette construction, c'est à raison des exigences des concepts, et par une véritable déduction syllogistique, qu'on y lie progressivement les concepts les uns aux autres.

2. Cf. Saint THOMAS, Sum. theol., I, 44, 1, ad 1.

lement progressive, un passage de l'autre à l'autre, dans l'esprit, fondé sur des identités extramentales que les concepts eux-mêmes manifestent, bref un mouvement immatériel, qui tient en définitive à la potentialité de notre intellect celui-ci ne naît pas, comme le croyait Descartes et après lui Leibniz, tout plein d'une multitude de données absolument premières et « irrésolubles », d'atomes d'évidence (en lesquels il devrait alors rester fixé, comme dans une immobile intellection angélique); table rase à l'origine, il a pour seule donnée absolument première, tirée de l'expérience sensible, la notion commune et analogue de l'être, il la retrouve en toutes les notions transcendantales (qui sont l'être même sous un certain aspect), et en toutes les autres innombrables notions qui lui viennent des sens par l'abstraction, et il résout ainsi toutes ses conceptions dans cet unique et suprême principe de l'évidence intellectuelle1; de sorte qu'en un va-et-vient qui étend par concepts le champ de la connaissance, il peut remonter par « résolution » des ultimes conclusions déduites aux premiers principes intuitivement saisis dans la notion de l'être, et descendre par « composition » de ceux-ci à celles-là.

Kant a eu raison de vouloir restituer, contre Hume et contre Leibniz à la fois, le mouvement progressif et «synthétique» de la raison. Mais pour n'avoir pas scruté d'abord le problème de la prédication, pour avoir divisé les propositions nécessaires en deux catégories également imaginaires, dont l'une (« jugements ana

1. Cf. Saint THOMAS, Sum. theol., I-II, 94, 2 : « Illud quod primo cadit in apprehensione est ens, cujus intellectus includitur in omnibus quæcumque quis apprehendit.

Et ideo primum principium indemonstrabile est quod non est simul affirmare et negare, quod fundatur supra rationem entis et non entis. >>

De Veritate, I, 1 : « Illud autem quod primo intellectus concipit quasi notissimum, et in quo omnes conceptiones resolvit, est ens, ut Avicenna dicit in principio Metaphysicæ suæ. »

Cf. encore In Metaph. Aristot., lib. IV, lect. 6, n. 605

lytiques ») fait le sujet et le prédicat trop identiques, et dont l'autre (« jugements synthétiques a priori») les fait trop différents, en telle façon que nulle vraie proposition n'est comprise sous cette divison, il a entièrement méconnu ce mouvement progressif de la raison qu'il voulait restituer ; il en a cherché toute la loi et toute la régulation du côté du sujet et de ses prétendues for. mes a priori, au lieu qu'elle est toute du côté de l'objet et des nécessités intelligibles inscrites dans les concepts; il a donc fait dépendre le mouvement de l'intelligence de certaines conditions de construction, de certaines formes déterminées par la nature, indita a natura, et qui détermineraient d'avance son action, au lieu qu'étant nature parfaite, se movens quantum ad formam ipsam quæ est principium motus, les formes qui règlent son agir relèvent, non de sa structure entitative, mais de son activité même, qui ne les demande à l'objet, qui n'exige d'être déterminée par lui, que pour exercer sa spontanéité vitale. Et ainsi il a confondu la vie de la raison avec ce qui est au plus bas degré de la vie, avec la vie végétative d'un organisme matériel, qui ne se meut soimême que quant à l'exécution du mouvement, quantum ad executionem motus 1, et même à vrai dire il en fait plus l'activité d'un automate que celle d'un vivant. Un dernier point reste à signaler. La simple intelligence, la simple appréhension des intelligibles, prise par rapport à son objet propre, de soi ne fait jamais de faux pas. intellectus circa quod quid est semper est en ce sens que n'effectuant de construction de concepts (ce qui est l'office de la seconde et de la troisième opération de l'esprit), mais devenant seulement, dans le concept, l'objet lui-même, ainsi que nous l'avons vu, elle n'est susceptible de faillir que

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2

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pas

1. Cf. Saint THOMAS, Sum. theol., I, 18, 3. Sum. contra Gent., I, c. 97-99, IV, c. 14.

2. ARISTOTE, de Anima, III, 6, 430 b 28. (Cf. le commentaire de saint Thomas).

lorsqu'une certaine composition vient par accident se joindre à son acte ; ainsi par exemple elle manque son acte quand, pour saisir un intelligible, elle exprime celui-ci en un concept complexe qui convient à un autre, ou quand, pour constituer un concept complexe, elle assemble des notes incompossibles (cercle carré, animal raisonnable ailé): alors aucun objet de pensée, aucune nature intelligible n'est posée devant l'esprit, et l'opération de l'intelligence est vaine. Hors de tels cas elle est infaillible 1.

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Il suit de là qu'en face d'objets de pensée simples, tels l'être et les transcendantaux, tels aussi les genres suprêmes, l'intelligence saisit ou ne saisit pas, mais ne peut pas saisir de travers2. Là donc où de tels objets simples ne peuvent pas ne pas être saisis par elle, parce qu'ils sont les données premières qui s'imposent à l'intelligence de tous, ce qui est avant tout le cas de l'être et de ses toutes premières déterminations, — si, rapprochant et confrontant les intelligibles simples saisis, par leur seule inspection comparative elle voit dans l'un l'exigence de l'autre, les jugements qui jailliront alors d'une telle intuition ne pourront pas ne pas être vrais, et s'imposeront à tous les esprits comme l'évidence première à laquelle est suspendue toute la vie de la raison3. On comprend ainsi l'infaillibilité absolue de la perception des premiers principes, vérités connues de soi en elles-mêmes (secundum se), parce que l'un des

1. Cf. Saint THOMAS, De Veritate, I, 12. Sum. theol., I, 17, 3; 58, 5; 85, 6.

2. Cf. Saint THOMAS, Sum. theol., I, 85, 6 : « In rebus simplicibus, in quarum definitionibus compositio intervenire non potest, non possumus decipi, sed de ficimus totaliter in non attingendo, sicut dicitur in IX Met., lect. XI.» (Voir cette leçon de saint Thomas).

3. Saint THOMAS, ibid., « Circa quidditatem rei, per se loquendo, intellectus non fallitur. Et propter hoc circa illas propositiones errare non potest quæ statim cognoscuntur, cognita terminorum quidditate sicut accidit circa prima principia, ex quibus etiam accidit infallibilitas veritatis secundum certitudinem scientiæ circa conclusiones. »

:

termes est immédiatement de la raison de l'autre, et pour tous les hommes (quoad omnes), parce que les termes en sont naturellement entendus de chacun 1.

Cette évidence des principes indémontrables, il importe de le noter, ne s'impose à l'esprit qu'en supposant l'activité de celui-ci. Elle n'est pas toute faite dans les signes de la pensée, ce n'est pas dans l'écriture A = A qu'elle est contenue. Elle ne jaillit pas non plus de la simple contemplation d'un seul intelligible, il ne suffit pas de fixer le regard de l'intelligence sur «< ce qui est » ou sur «< ce qui est contingent » pour avoir l'intuition du principe d'identité ou du principe de causalité. Elle n'est perçue que moyennant la confrontation et la comparaison des termes intelligibles, c'est en rapprochant activement, sous le regard de l'intelligence, « ce qui est » et «< qui a une nature déterminée », « ce qui est contingent », et « qui a une cause », que nous voyons et jugeons que l'un de ces intelligibles contient l'autre dans sa notion, ou est le sujet propre de l'autre. Aussi bien les thomistes enseignent-ils que si la faculté munie des notions requises suffit à percevoir les vérités connues de soi, cependant cette perception, pour avoir lieu plus facilement et avec une parfaite stabilité, requiert un habitus, non pas inné, mais acquis par l'exercice et l'industrie de la faculté 2, et qui est l'« intelligence des principes»: quia non sufficit ad veritatis assensum apprehensio simplex terminorum, sed requiritur collativa et

1. Sur les vérités évidentes par elles-mêmes (per se nota), ccusulter Saint THOMAS, de Veritate, q. 10, a. 12; Sum. theol., I, 2, 1 (avec le commentaire de Cajetan); I-II, 94, 2.

JEAN DE SAINT-THOMAS, Logica, II. P., q. 24, a. 4, (p. 675 et 676); q. 25, a. 2.

2. Cela n'empêche pas que l'habitus des principes puisse être dit naturel » secundum inchoationem, en ce sens que la première perception de ceux-ci se produit aussitôt que l'intelligence (grâce aux sens et à l'abstraction) est en possession des notions requises: aussitôt connu ce qu'est « tout et ce qu'est partie », elle connaît que le tout est plus grand que la partie (Sum. theol., I-II, 51,1.

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