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2. Je le dis cependant tout de suite, il défigure involontairement sa pensée. C'est que saint Thomas n'est pas un auteur qu'on puisse utiliser. Précisément parce qu'il nous fournit, dans le système le mieux lié, le plus virilement intellectuel qui soit, les principes formels, l'âme, l'inflexible esprit de vie et d'unité de la philosophie chrétienne, il n'est capable que d'un rôle actif, il peut tout accueillir et sauver, mais en assimilant, non en se laissant assimiler. Certes, je suis persuadé que tout ce qu'un Pascal, un Newman, un Blondel ont pensé de vrai, a dans la synthèse thomiste sa place glorieuse, et y tend comme à son lieu naturel; mais, pour le voir, il faut se placer dans la perspective de saint Thomas, et demander au génie de Pascal, à la noble intelligence de Newman, au puissant esprit de Blondel, sans rien lâcher de ce qu'ils ont véritablement vu, d'abandonner du moins certaines de leurs constructions et de leurs négations systématiques,-sacrifice qui devrait peu coûter à des esprits véritablement affranchis de la superstition des systèmes.

Or, M. Blondel, en lisant saint Thomas, ne s'est pas placé dans la perspective de saint Thomas, il est resté dans la perspective de M. Blondel. Comment s'étonner qu'au lieu de s'accorder à saint Thomas, il ait réussi surtout à désaccorder de saint Thomas les textes de saint Thomas dont il fait usage?

3. En même temps, dans l'étude dont nous parlons, il a tenu à préciser sa position dans les questions qui concernent l'intelligence. Très nettement, il y prend parti ce qui n'est pas d'ailleurs une nouveauté chez lui contre l'anti-intellectualisme de Bergson et de Le Roy. Il ne souffre pas d'être rangé parmi les adversaires de l'intelligence, il se fait gloire au contraire de la défendre, de restituer sa vraie nature, de montrer sa noblesse et ses droits pléniers. Valde ama intellectum, lui dit son maître saint Augustin. Et ce qui fait le nœud

du drame, c'est qu'en effet, il a, à un degré singulier, l'amour de l'intelligence.

Mais la connaît-il autant qu'il l'aime? Cette chose impalpable et divine, est-ce qu'il la tient dans ses mains de philosophe? Est-ce qu'il n'en compromet pas la nature, au moment même où il prétend la sauver? Voilà ce que nous devons examiner aujourd'hui.

II

4. J'essaierai d'abord de dégager le problème auquel s'applique l'effort de M. Blondel. C'est, me semble-t-il, un problème double. D'une part, l'intelligence est-elle ordonnée au réel, à la possession de l'être? Atteint-elle l'être même, et non pas seulement une apparence phénoménale? Est-elle capable enfin d'atteindre le Réel par excellence, Celui qui est l'Etre même subsistant? Ici, c'est tout l'héritage de l'idéalisme kantien qui se dresse

contre nous.

D'autre part, y a-t-il pour l'intelligence chrétienne, et plus généralement pour l'intelligence humaine considérée dans l'état concret où elle se trouve ici-bas, à la fois blessée dans ses énergies naturelles et entourée, même chez les peuples assis in umbra mortis, des prévenances de la grâce, y a-t-il un ordre normal d'ascension depuis le premier élan vers le savoir jusqu'à cette sagesse divine qui ne se réalise pleinement que chez les saints? Ici, c'est au régime de séparation issu du rationalisme cartésien et du naturalisme qui lui a fait suite que nous avons affaire.

M. Blondel l'a fort bien dit, « les crises où se débat notre civilisation déséquilibrée tiennent à l'abaissement de l'intelligence et aux solutions déficientes qui prévalent ». Aussi le problème que nous venons d'énoncer est-il capital; la réponse qu'on lui apportera est une réponse de vie ou de mort. Le monde moderne se meurt

de répondre ici par un double non. C'est oui qu'il faut répondre, nous le pensons comme M. Blondel. Mais ce oui, nous ne le justifions pas par les mêmes raisons que lui. Et, en philosophie, les raisons d'une conclusion importent autant, et plus, que cette conclusion elle-même. Nous croyons que, pour répondre à la première question, il ne va pas assez loin dans sa réaction contre Kant, ne comprenant pas que l'intelligence à elle seule, sans le concours obligé de la volonté, atteint l'être ; et que, pour répondre à la seconde, il se laisse emporter trop loin dans sa réaction contre Descartes, ne voyant pas que l'ascension dont il s'agit, si elle suppose synergie et solidarité, néanmoins comporte formellement d'essentielles discontinuités.

[Il importe d'autant plus de préciser ici la position thomiste que certains historiens contemporains proposent sur ce point une interprétation du thomisme tout à fait déformante, en le tirant dans le sens du rationalisme, comme s'il n'assignait pour fin véritablement normale de l'intellect humain que la constitution de la physique, de la science du monde sensible, et comme s'il enveloppait je ne sais quelles prémisses du divorce cartésien entre la raison des philosophes et la contemplation des saints. En réalité, l'intellectualisme de saint Thomas s'élève entre la rationalisme et la philosophie de l'action comme un sommet entre deux erreurs contraires puisse l'examen du Procès de l'Intelligence être pour nous l'occasion de donner sur la vraie nature de cet intellectualisme quelques indications point trop insuffisantes.]

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5. Quelle est donc la solution apportée par M. Blondel au problème de l'intelligence? Tâchons d'en indiquer les lignes essentielles.

10 Tout d'abord et dès le seuil, M. Blondel marque de la façon la plus appuyée la « nature radicalement réaliste de la pensée. » (Procès, p. 222). Au terme, nous

dit-il, « l'intelligence nous apparaîtra comme comportant à la fois et l'entière conscience de soi et la réelle possession de son objet véritable » (222) ; « elle tend et aspire à une union, non pas seulement à une représentation, non pas seulement à une présence, mais à une intussusception » (223). « Fusion » qui « ne doit pas être confusion », certes, mais « communion finale qui ne sera pas simplement un jeu de miroirs ou un accord de représentations: l'intelligence, on le verra au terme, est compénétration et assimilation de ce qu'elle a à connaî

tre ».

2o Ramassant alors les multiples.acceptions du mot intelligence pour chercher « le sens fort et plein » de ce terme (218), et distinguant diverses « fonctions » (221) ou « phases »> (223), divers moments hiérarchisés dans la vie de la pensée, M. Blondel, après avoir signalé l'intelligence prise au sens inférieur de faculté de débrouillage et de savoir-faire pratique, puis au sens où l'entend l'« empirisme organisateur »>, auquel - malgré la sérénité à laquelle il s'efforce il envoie en passant quelques traits chargés d'amertume (et d'injustice) M. Blondel arrive à la connaissance par concepts, qu'il appelle connaissance notionnelle.

1

Connaissance notionnelle, autrement dit conceptuelle et rationnelle, c'est, d'après l'enseignement constant de saint Thomas 2, la connaissance propre de l'intellect humain, le plus imparfait de tous les esprits,celle qui, comportant l'abstraction et le discours, nous force au difficile labeur progressif de la raison, mais, nous

1. M. Blondel ne voit pas que cet « empirisme » (qui ne se donne pas pour un système du monde, mais seulement pour une doctrine politique des plus immédiates conditions de salut de la cité) est déjà, dans cet ordre, une recherche des causes, donc une œuvre véritable de l'intelligence, œuvre qu'il appartient sans doute au métaphysicien et au théologien de compléter, mais non pas de renverser, car elle travaille à restituer sur des points vitaux l'ordre naturel et la santé de la raison.

2. Cf. Sum. theol., I, 54, 4; 58, 3, 4; 85, 1, 5; 86, 1; III, 11, 6, etc.

élevant au-dessus de tout l'ordre du singulier sensible, nous rend seule capables, lorsqu'elle est parfaitement stabilisée dans les nécessités intelligibles, des certitudes absolues de la science et de la démonstration; celle qui nous procure la plus haute possession du vrai qui nous soit possible dans l'ordre naturel, celle qui nous permet d'atteindre par analogie, mais avec une entière certitude, la cause première.

Que nous dit M. Blondel à son sujet? Il ne se contente pas de montrer les imperfections naturelles d'un tel mode de connaître, ni les vices que peut entraîner un mauvais usage de concept, ni la fausseté des philosophies qui prétendent enfermer l'intelligence dans ses propres images et représentations, ou qui la réduisent à un relationnisme qu'il critique d'excellente manière.

Accordant aux modernes que la connaissance conceptuelle n'atteint pas les choses, mais des images des choses, il déclare que cette connaissance répond sans doute à un moment de l'effort de l'intelligence en quête d'un réel plus réel que le réel apparent, mais, et voilà ce qui nous importe, il déclare qu'elle-même est incapable de satisfaire ce désir et de mettre notre intelligence en possession de son objet propre.

Je cite M. Blondel : le concept n'est qu'un succédané (228) « l'intelligence ne peut se contenter de la pâture semi-creuse des concepts ni de « représentations >> approximatives, alors qu'elle est éprise de fixité et de sécurité, affamée de « présence réelle » et de possession >> (232) ; « l'entendement abstrait ou la raison discursive vit de mimétisme ou de simili » (236), la connaissance notionnelle élève une architecture de symboles (231), elle nous livre « des représentations, des images, des symboles, des spécimens, des phénomènes » (237), des « débris industrialisés et momifiés » (238), elle nous tient « enfermés derrière une glace dépolie » (238), dans un « milieu clos et fatice» (238), elle permet seulement « l'affirmation extrinsèque, sans vue intrinsèque des êtres »

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