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III

6. Je dis maintenant que si l'on prend d'une manière purement descriptive les ascensions que nous a montrées M. Blondel, si l'on considère, pour nommer les choses dans notre langage, la perception des sens, la connaissance du détail sensible, la connaissance du monde physique, la connaissance métaphysique, la connaissance théologique, la contemplation infuse, l'ordre est normal, en effet, pour l'intelligence, de monter de l'une à l'autre jusqu'à la dernière 1: en raison des principes mêmes de la nature, en ce qui concerne les premiers degrés, en raison des principes de la vie surnaturelle, pour le passage aux deux derniers ; il est bien vrai aussi que la contemplation, je dis la contemplation des saints, apparaît comme une connaissance éminemment réelle, en ce sens qu'elle seule fait connaître d'une façon savoureuse et quasi expérimentale, non pas toutes choses, mais le principe et la fin des choses 2; enfin, il est bien vrai que le moteur suprême et caché de la vie de l'humanité, le principe suprême de l'ordre d'une intelligence et d'un monde placés de fait sous le signe rédempteur, est bien cette connaissance par la charité, ou plus exactement la charité elle-même, dont cette connaissance est le fruit.

Mais si, considérant les articulations du réel, nous examinons les raisons que M. Blondel assigne à ces ascensions de l'intelligence, alors que dirons-nous? Il nous faudra avouer que la doctrine qu'il nous propose est extrêmement fallacieuse.

En bref, elle consiste à défendre et sauver l'intelligence, mais en affirmant qu'elle est incapable à elle

1. Cf. Saint THOMAS, Sum. theol., I-II, 3, 6; II-II, 167, 1, ad 1. 2. La contemplation infuse a Dieu seul pour objet essentiel, et elle ne porte sur les autres choses que par rapport à Dieu. Sum. theol., II-II, 45, 3, ad 3 ; 6, ad 3; 180, 4. Cf. I, 12, 8, ad 4.

seule d'atteindre son objet propre, et que, pour « rejoindre l'être », elle a nécessairement besoin de la volonté. L'intelligence n'est vraiment intelligence que si l'amour est là pour spécifier son opération. Elle n'est vraiment intelligence que si elle n'agit pas d'une manière purement intellectuelle. On la vénère comme de race divine, mais on a mis en elle tout ce qui n'est pas elle.

La connaissance notionnelle a sa vérité, nous dit M. Blondel. Mais tout ce qui est a sa vérité! La connaissance dite notionnelle, c'est-à-dire conceptuelle et rationnelle, la connaissance « notionnelle »> nous met-elle, sur chacun des points où elle obtient l'évidence, en possession de la vérité ? Voilà la question qui importe. Quelles que soient les justifications qu'il s'efforce par ailleurs d'apporter à la connaissance « notionnelle », il reste que, pour M. Blondel, si l'intelligence s'arrête à cette connaissance, elle ne rejoint pas l'être, et que si l'intelligence est seule à produire son action, elle s'arrête à la connaissance « notionnelle ». Ainsi donc, on exalte à l'infini l'intelligence, et cela signifie qu'à elle toute seule elle est radicalement infirme. On clame à grande voix sa vertu, et cela signifie qu'à elle toute seule elle est inapte à saisir le réel.

Le moins que je puisse dire ici, c'est que l'amour de l'intelligence, quand il s'allie à un système qui méconnaît obstinément l'intellectualité, entraîne de singuliers abus de langage. Le langage de M. Bergson est de plus franche nature. Il aurait pu, lui aussi, s'il avait voulu, appeler son intuition intelligence, et se présenter en défenseur de l'Intellect.

Nous ne reprochons pas à M. Blondel de négliger l'intelligence au profit exclusif de l'action, telle n'a jamais été sa pensée, mais bien de déclarer que si l'intelligence exclut de son opération l'action et la volonté (je ne dis pas, évidemment, quoad exercitium, je dis quoad specificationem), si elle n'atteint pas les choses par mode non intellectuel, elle demeure essen

valable et efficace de soi, sans appel aux connivences de l'action, de la vie morale et de l'amour?

Si on répond oui, que devient la théorie de la connaissance notionnelle?

Si on répond non, quel sens donne-t-on à l'enseignement officiel de l'Église quand elle définit que « Dieu peut être connu avec certitude, au moyen des choses créées, par la lumière de la raison, rationis lumine » 1. et quand elle oblige ses prêtres à professer par serment que « par les œuvres visibles de la création >> l'existence de Dieu « peut être connue avec certitude, comme la cause par l'effet, et donc aussi être démontrée, per visibilia creationis opera, tanquam causam per effectum, certo cognosci, adeoque demonstrari etiam posse » ? 2.

Ou bien est-ce qu'on ne répondra ni oui ni non, en s'efforçant seulement de montrer que ces vérités fondamentales sont prouvables non par la seule connaissance notionnelle ou conceptuelle, mais par ce qu'on nomme la dialectique de la connaissance réelle ? Alors je dis qu'on se repaît d'une illusion. La « connaissance » dite << réelle », dans la mesure où elle dépasse le concept, dans cette même mesure elle dépasse la démonstration, la preuve proprement dite.

La tentative de constituer une dialectique de la connaissance dite « réelle », et de montrer que cette sorte de connaissance est capable de preuve, est sans doute, avec l'ébauche d'une théorie du « connaître » dont je dirai quelques mots tout à l'heure, ce qu'il y a de plus original dans le Procès de l'Intelligence. Tentative demeurée inopérante, il faut bien le dire. M. Blondel a montré un esprit puissamment systématique dans la description · qu'il nous fait de la « connaissance réelle », il n'a pas montré, et ne pouvait pas montrer, que cette connaissance elle-même nous met une logique entre les mains.

1. Conc. Vatic., Denz.-Bannw., 1785.

2. Denz.-Bannw., 2145.

On ne peut parler de la « dialectique de la connaissance réelle » qu'au sens où l'on parle parfois de la logique de la morphogénèse animale ou végétale, c'est-à-dire au sens d'un progrès soumis à des lois dans les choses. La logique au sens propre signifie tout autre chose : un art de progresser dans les moyens intelligibles par lesquels une conclusion est rendue nécessitante pour l'esprit.

En réalité, la logique proprement dite n'a sa place que dans la connaissance que M. Blondel nomme notionnelle.

La connaissance qu'il appelle réelle, je veux dire la connaissance par compassion ou connaturalité, par exemple la contemplation des saints, obéit, certes, à des lois, et comporte un développement normal; elle ne comporte et n'apporte aucune logique ou dialectique proprement dite, aucun art de faire et de transmettre la preuve.

Sans doute, si elle n'est pas prouvable, du moins estelle éprouvable, à condition que chacun revive soi-même, refasse l'expérience. Je le veux bien. Admettons qu'elle procure, non seulement dans le domaine de la contemplation infuse, mais même dans le domaine de la connaissance naturelle, des certitudes inébranlables. Celles-ci, en tout cas, ne sont pas résolubles en une évidence objective nécessitant la pensée, et elles ne dépendent pas de preuves communicables comme telles. Ce qu'on communique, c'est, non pas la preuve, mais un conseil pour vérifier la chose, chacun pour soi, d'une manière incommunicable 1. Je vais vous démonter que la musique est un art plus spirituel que la peinture. Preuve : voici un

1. L'on écrit souvent des choses, dit Pascal, que l'on ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que consiste la force des preuves de ce que je dis.» Mais de quoi Pascal discourt-il ici? De vérités métaphysiques? Non, des passions de l'amour. En matière d'observation psychologique et morale, ce genre de «preuves » est en effet à sa place de Montaigne à Marcel Proust, l'histoire de la littérature le montre assez.

:

billet pour le prochain concert de M. Wiéner et une carte d'entrée pour le Salon des Artistes français. Les mots souffrent tout, aime à répéter M. Blondel. Ce serait vraiment piper les mots que de prétendre qu'en s'en tenant à une telle dialectique on maintient la démonstrabilité rationnelle des vérités fondamentales de la philosophie première. On appelle précisément démonstration ce qui apporte de soi une certitude universelle et nécessaire sans passer par une expérience incommunicable et dont on ne peut pas rendre raison; ce qui, communiquant à une conclusion l'évidence des premiers principes connus de soi, permet du même coup de communiquer à autrui le moyen même de cette manifestation d'évidence.

Au point de vue des intérêts vitaux de la raison spéculative, on est ici contraint de reconnaître que le grand effort de M. Blondel pro intelligentia n'a pas encore abouti, et que le nouvel état du blondélisme, s'il consiste, comme il paraît bien, à intégrer dans la philosophie non plus seulement l'ascétisme et la vie morale, mais aussi et surtout la vie mystique et l'amour infus, n'est pas moins périlleux que le premier.

A un autre point de vue, j'ajoute que ce second état offre cependant moins de dangers que le premier, parce que la doctrine de M. Blondel, telle qu'elle se présente aujourd'hui, orientant beaucoup plus nettement les âmes vers l'amour de l'intelligence (tout en méconnaissant la nature de celle-ci), il y a chance que la vie intellectuelle elle-même, du moins pour ceux qui y sont appelés, détache par son propre jeu des prestiges de cette doctrine ceux que cette doctrine, et souvent pour leur bien, a d'abord attirés. Mais, pour que l'union des esprits se fît, union à laquelle M. Blondel aspire, et à laquelle nous aspirons non moins vivement que lui, il faudrait qu'il comprît que la vérité lui demande de rectifier ses principes eux-mêmes; il faudrait qu'il abandonnât, comme je le disais tout à l'heure, quelques-unes de ses

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