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sont étrangers; alors je regretterai votre esprit littéraire et je souhaiterai de vous voir assis à mes côtés. Mais si vous venez, peut-être ne ferez-vous que remplir mon esprit de nouvelles visions; vous le remplirez de votre éclat et non de votre être, et je serai aussi incapable qu'auparavant de causer avec vous. Je rendrai à mes amis des visites passagères. Je recevrai d'eux non leurs biens et leurs qualités, mais leur caractère. Ils me donneront ce qu'ils n'ont pas le pouvoir de me donner, à proprement parler, mais ce qui rayonne en eux. Mais ils ne m'enchaîneront pas par des relations moins subtiles et moins pures que celles-là. Nous nous rencontrerons ainsi sans nous rencontrer, nous nous séparerons sans nous séparer.

Je pensais dernièrement qu'il y avait plus de possibilité qu'on ne l'imagine à mener grandement une amitié, sans qu'il y eût un exact rapport entre les deux amis. Pourquoi m'embarrasser de ce triste fait, à savoir que mon ami n'est pas intelligent? Le soleil ne s'inquiète pas de savoir si ses rayons tombent en vain dans l'espace stérile, ou seulement sur une petite portion de la planète qui reflète ces rayons. Que notre grandeur fasse l'éducation de notre grossier et froid compagnon. S'il reste avec son inégalité, alors qu'il disparaisse. Compagnon des êtres les plus vils, il ne s'enflammera plus et ne sera plus porté sur les ailes des dieux de l'Empyrée; mais l'orbe de notre amour se sera élargi par cet excès de lumière répandue. On pense que l'amour sans récompense est une disgrâce, mais les grandes àmes voient que l'amour ne peut être récompensé. Le véritable amour dépasse aussitôt les objets indignes, habite dans l'éternité, se nourrit de l'Éternel, et lorsque les misérables masques transitoires tombent, alors il se sent délivré d'autant de cette terre et sent d'autant mieux la sûreté de son indépendance. Cependant toutes ces

choses peuvent à peine être dites sans une sorte de trahison envers les relations de l'amitié. L'essence de l'amitié est l'intégrité, la complète magnanimité et la confiance. L'amitié ne doit avoir ni soupçons ni défiances, mais elle doit traiter son objet comme un dieu, afin que les deux êtres humains qui ont établi entre eux ces rapports d'amitié puissent être, pour ainsi dire, déifiés l'un par l'autre.

VI

PRUDENCE.

Quel droit ai-je donc d'écrire sur la prudence, moi qui en ai réellement peu et qui ne possède qu'une prudence négative? Ma prudence consiste à éviter les accidents et à marcher en dépit d'eux; elle ne consiste pas dans l'invention de moyens et de méthodes particuliers. Je n'ai pas d'adroits moyens de conduite ni d'aimables manières de réparer le mal; je m'entends médiocrement à bien dépenser mon argent; je n'ai pas de génie dans mon économie domestique, et quiconque voit mon jardin découvre que je dois en avoir un autre. Cependant, j'aime les faits, je hais l'incertitude et les gens sans clairvoyance. J'ai donc, pour écrire sur la prudence, les mêmes droits que pour écrire sur la poésie ou la sainteté. Nous écrivons par aspiration et par antagonisme, aussi bien que par expérience. Nous dépeignons les qualités que nous ne possédons pas. Le poëte admire l'homme d'énergie et d'habile tactique; le marchand élève son fils pour le barreau ou pour l'Église. Vous découvrirez par les choses qu'il loue, les choses que ne possède pas un homme lorsqu'il n'est pas trop vain et trop égoïste. C'est pourquoi il serait presque déshonnête de ma part de ne pas contrebalancer ces beaux mots lyriques d'amour et d'amitié par des mots d'une consonnance plus rude, et de ne pas payer à mes sens ce que je leur dois, puisque cette dette est réelle et constante.

La prudence est la vertu des sens, la science des apparences. C'est l'action la plus objective de notre vie intime. C'est Dieu qui pense pour la bête. La prudence se sert de la matière selon les lois de la matière; elle est contente de chercher la santé du corps en se conformant aux conditions physiques, et la santé de l'esprit en se conformant aux lois de l'intelligence. Le monde des sens est un monde d'apparences; il n'existe pas pour lui-même, mais il a un caractère symbolique. La vraie prudence, ou autrement dit la loi des apparences, reconnait la coprésence des autres lois, comprend que son office est subalterne, et que c'est à la surface et non au centre des choses qu'elle accomplit ses œuvres. La prudence est fausse lorsqu'elle est séparée des autres vertus. Elle est légitime tant qu'elle est l'histoire naturelle de l'âme incarnée, tant qu'elle déroule la beauté des lois sous l'étroit horizon des sens.

Il y a des degrés infinis dans les progrès à accomplir pour arriver à la connaissance du monde ; il est suffisant, pour notre dessein actuel, d'en indiquer trois. Il y a une classe d'hommes qui vit en vue de l'utilité du symbole et qui estime la richesse et la santé les biens les plus importants. Une autre classe, s'élevant au-dessus de ce marché, aime la beauté du symbole; le poëte, l'artiste, le naturaliste et le savant font partie de cette catégorie d'hommes. Une troisième classe s'élève par sa vie audessus de la beauté du symbole et adore la chose représentée par le symbole ; cette classe se compose des hommes sages. Les premiers ont le sens commun en partage, les seconds le goût, les troisièmes la perception spirituelle. L'homme met longtemps à traverser l'échelle entière; mais une fois il lui arrive de voir le symbole et d'en jouir complétement; dès lors il a pour la beauté un œil clairvoyant, et enfin lorsqu'il dresse sa tente sur le sommet de cette ile sacrée et volcanique de la nature, il ne

s'offre pas à y batir des maisons et des granges, mais il adore la splendeur de Dieu qu'il voit rayonner à travers chaque fente et chaque crevasse.

Le monde est rempli des actes et des proverbes d'une basse prudence qui n'a d'autre religion que celle de la matière, comme si nous ne possédions pas d'autres facultés que le palais, le nez, le toucher, l'œil et l'oreille, d'une prudence qui adore la règle de trois, qui ne souscrit jamais, ne donne jamais, prête à grand'peine et ne fait qu'une question à toute sorte de projets; cela pétrira-t-il du pain'? Cette prudence est une maladie absolument comparable à cet épaississement de la peau qui continue jusqu'à ce que les organes soient détruits. Mais la culture de l'esprit révélant la haute origine de ce monde apparent, et aspirant à la perfection de l'homme comme étant sa suprême fin, réduit toutes les autres choses, la vie corporelle ou la santé, par exemple, à l'état de moyens. Elle montre que la prudence n'est pas une vertu particulière, mais n'est que le nom que la sagesse prend dans ses rapports avec le corps et ses besoins. Les hommes cultivés pensent et parlent toujours d'après cette règle qu'une grande fortune, l'accomplissement de grandes mesures civiles ou sociales, une grande influence personnelle, une gracieuse et imposante dextérité ont une immense valeur comme preuves de l'énergie de l'esprit. Mais s'ils voient un homme perdre l'équilibre, se jeter à corps perdu dans les affaires ou dans les plaisirs pour l'amour des affaires et des plaisirs, ils en concluent que cet homme peut bien être une bonne roue ou une bonne cheville dans le mécanisme universel, mais qu'il n'est pas un homme cultivé.

La prudence bâtarde qui fait des sens sa fin est le dieu des sots et des làches, et sert de sujet à la comédie. Comme elle est la farce de la nature, elle l'est aussi de la littérature. La vraie prudence limite ce sensualisme grace

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