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doit y avoir du feu. Si vous voyez une main ou une jambe, vous comprenez que le corps auquel ces membres appartiennent est là caché par derrière.

Chaque acte porte sa récompense en lui-même, ou, en d'autres termes, se reproduit d'une double façon; d'abord dans la chose, ou dans la nature réelle; secondement, dans la circonstance ou dans la nature apparente. La circonstance, les hommes l'appellent rétribution. Mais la rétribution causale existe dans la chose et n'est vue que par l'àme. La rétribution que la circonstance nous accorde est perçue par l'entendement, elle est inséparable de la chose, mais elle est souvent cachée pendant longtemps et ne devient visible qu'après bien des années. Les blessures véritables d'une offense peuvent venir longtemps après cette offense, mais elles arrivent infailliblement parce qu'elles ont accompagné cette offense. Le crime et la punition croissent sur une même tige. La punition est un fruit que cueille sans s'en douter le coupable, en même temps que la fleur du plaisir qui la recouvre. Cause et effet, moyens et fin, semence et fruit, toutes ces choses ne peuvent être séparées les unes des autres, car l'effet fleurit déjà dans la cause, la fin préexiste dans les moyens, le fruit dans la semence.

Et nous pourtant, tandis que le monde s'efforce d'être un et de maintenir intégralement son unité, nous cherchons à agir partiellement, à diviser, à nous approprier cette chose ou cette autre; par exemple, afin de gratifier nos sens, nous séparons le plaisir des sens des exigences du caractère. La naïveté de l'homme s'est toujours appliquée à la solution de ce problème; comment détacher la douceur sensuelle, la force sensuelle, l'éclat sensuel de la douceur morale, de la profondeur morale, de la beauté morale, ce qui revient à dire : comment enlever légèrement cette surface de façon à la détacher complétement du fond solide sur lequel elle repose,

comment avoir une extrémité d'une chose, sans avoir l'autre extrémité. L'àme dit mange, et le corps se donne des fêtes. L'âme dit: l'homme et la femme ne seront qu'une chair et qu'une âme, et le corps ne s'unit qu'à la chair. L'âme dit : domine toutes les choses pour le triomphe de la vertu, et le corps conquiert cette domination pour la faire servir à ses propres fins.

L'âme lutte vigoureusement pour vivre et travailler à travers tous les obstacles des choses. Ce fait devrait être notre seul modèle et alors toutes les choses s'enchaîneraient et s'uniraient, puissance, plaisir, science, beauté. Mais l'homme individuel veut être quelqu'un, il veut s'en tenir à ses propres affaires; il commerce et vend en vue d'un bien particulier; il monte à cheval pour monter à cheval, il s'habille pour s'habiller, il mange pour manger et gouverne pour paraître. Les hommes cherchent à être grands. Ils voudraient avoir les places, la richesse, la puissance et la renommée. Ils pensent qu'être grand c'est jouir d'un des côtés de la nature, la douceur, en évitant son autre côté, l'amertume.

Mais la nature déjoue vite cette division. Jusqu'à ce jour, il faut l'avouer, aucun faiseur de projets n'a obtenu le plus petit succès. L'eau séparée se réunit sous notre main. Dès l'instant même où nous essayons de les séparer du tout, le plaisir se recueille hors des choses agréables, le profit nous arrive hors des choses profitables, la puissance hors des choses puissantes. Il nous est aussi impossible de diviser les choses et de chercher le bien sensuel pour lui-même que de rencontrer l'intérieur dans l'extérieur ou la lumière dans l'ombre. «< Chassez la nature à coups de fourche, dit le proverbe, et elle revient en courant. »

La vie est encombrée d'inévitables conditions que les fous cherchent à éviter; ils se vantent de ne pas les con

naître et prétendent qu'elles ne les touchent pas; mais la vanterie n'est que sur leurs lèvres, tandis que leur àme sent la fatalité de ces conditions. S'ils leur échappent d'un côté, elles les attaquent dans une autre portion plus vitale d'eux-mêmes. S'ils ne leur ont échappé qu'en apparence, c'est qu'ils ont résisté à leur propre vie, qu'ils ont fui loin d'eux-mêmes, et alors leur punition n'est rien moins que la mort. Si énorme est le crime de tous les essais qui cherchent à séparer le bien de l'obligation, que l'expérience ne saurait être tentée-et la tenter, c'est folie-par aventure, sans qu'aussitôt que commence cette maladie de la rébellion et de la séparation l'intelligence ne soit infectée, sans que l'homme ne cesse de voir Dieu dans sa plénitude en chaque objet; alors il n'est plus capable que de reconnaître les attraits sensuels d'un objet, sans être capable de reconnaître en même temps le préjudice de ces attraits; il voit la tête de la syrène, mais non la queue du dragon et pense qu'il a séparé tout ce qu'il désirait posséder de ce qu'il ne désirait pas. « O combien secrètes sont tes voies, toi qui habites dans les profondeurs des cieux, ô Dieu, toi qui seul es grand, et dont l'infatigable providence jette l'aveuglement comme châtiment sur les yeux des hommes qui nourissent des désirs sans frein1.»

L'âme humaine connaît la vérité de tous ces faits et les a peints dans les fables, dans les histoires, dans les lois, dans les proverbes, dans les conversations. Les vérités parlent à l'improviste dans la littérature. Ainsi, les Grecs appelaient Jupiter l'esprit suprême; mais comme ils avaient traditionnellement attribué à ce dieu plusieurs basses actions, ils ont fait involontairement amende honorable à la raison en enchaînant, pour ainsi dire, les mains d'un si mauvais dieu. Dans son Olympe,

Confessions de saint Augustin.

il est aussi peu soutenu qu'un roi constitutionnel d'Angleterre. Prométhée sait un secret qui force Jupiter à entrer en affaires avec lui; Minerve en sait un autre. Il ne peut avoir sous la main ses propres foudres; Minerve les tient sous clef. « De tous les dieux, moi seule connais les clefs qui ouvrent les solides portes des appartements où ses foudres sommeillent. » C'est une confession complète de l'œuvre équilibrée du grand tout et de sa fin morale. La mythologie indienne finit par la même morale, et en vérité il est impossible qu'une fable soit inventée et obtienne quelque circulation sans être morale. L'Aurore oublia de demander la jeunesse pour son amant et ainsi Tithon, bien qu'il soit immortel, est vieux. Achille n'est pas complétement invulnérable, car Thétis le tenait par le talon lorsqu'elle le plongea dans le Styx et les eaux sacrées ne mouillèrent pas cette partie de son corps. Siegfried, dans les Niebelungen, n'est pas tout à fait invulnérable non plus, car une feuille tomba sur son dos tandis qu'il se baignait dans le sang du dragon et la place que recouvrit cette feuille est vulnérable. Il en est toujours ainsi. Il y a une félure dans chaque chose que Dieu a faite. Toujours reparaît à l'improviste cette vindicative circonstance, toujours même dans la poésie au moyen de laquelle l'imagination humaine essaye de se donner une joie téméraire, de se débarrasser et de se libérer des vieilles lois, se rencontrent le contre-coup du fusil déchargé, le choc en retour qui nous affirment que la loi est fatale, que dans la nature rien ne peut être donné, que tout doit être payé.

C'est là ce que veut dire cet ancien mythe de la Némésis qui surveille l'univers entier et ne laisse aucune offense sans châtiment. Les Furies, disaient les anciens, sont les servantes de la justice; et si le soleil lui-mème s'écartait de sa route, elles le puniraient. Les poëtes

rapportent que les murs de pierre, et les épées de fer et les sangles de cuir avaient avec les maux de leurs propriétaires une secrète sympathie; que la ceinture qu'Ajax donna à Hector servit à attacher le héros troyen aux roues du char d'Achille, et que l'épée donnée par Hector à Ajax fut précisément celle dont Ajax se perça le sein. Ils racontent que lorsque les Thasiens eurent élevé une statue à Théogènes vainqueur dans les jeux, un de ses rivaux vint pendant la nuit et s'efforça de la jeter à bas de son piédestal, si bien que la statue, ébranlée par des coups répétés, tomba sur ce rival envieux et le tua.

La voix de la Fable a en elle quelque chose de divin. Elle se fait entendre à l'écrivain en dépit de sa volonté. La meilleure partie de l'écrivain est celle dans laquelle il n'entre pour rien. La meilleure partie de lui-même est celle qu'il ne connait pas, qui découle de sa constitution, et non pas de sa trop active invention; celle que vous découvrirez difficilement par l'étude d'un seul artiste, mais qu'il vous sera facile d'abstraire par l'étude de plusieurs, comme étant l'esprit général de tous. Ce n'est pas Phidias que je veux connaître, mais l'œuvre de l'homme dans cet ancien monde hellénique. Le nom et la vie de Phidias, quoique choses excellentes pour l'histoire, nous embarrassent lorsque nous nous élevons à la suprême critique. Nous désirons savoir ce que l'homme tendait à faire dans une période donnée, à connaître la pensée qu'il cherchait à exprimer et qui fut empêchée ou, si vous aimez mieux, modifiée par les volontés de Phidias, de Dante, de Shakspeare, organes par lesquels l'homme s'exprima à ce moment.

Encore plus frappante est l'expression de cette loi de la compensation dans les proverbes de toutes les nations, qui sont toujours la littérature de la raison, ou l'énonciation sans talent d'une absolue vérité. Les proverbes, ainsi que les livres sacrés de chaque nation, sont

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