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aimé. Tout amour est mathématiquement juste, aussi juste que les deux termes d'une équation algébrique. L'homme bon possède le bien absolu, qui, comme le feu, fait revenir toute chose à sa véritable nature; de sorte que vous ne pouvez lui faire aucun tort, et que, semblables aux royales armées envoyées contre Napoléon, qui, à son approche, mettaient bas les drapeaux et d'ennemies devenaient amies, les désastres de tout genre, la maladie, les offenses, la pauvreté, deviennent pour lui des bienfaiteurs. « Les eaux et les vents roulent et soufflent au brave la force, la puissance, la divinité, et cependant en eux-mêmes les eaux et les vents ne sont rien. >>

Les bons sont favorisés même par leur faiblesse et leurs défauts. De même qu'un homme n'eut jamais une pointe d'orgueil qui ne fût injurieuse pour lui-même, ainsi aucun homme non plus n'a jamais eu un défaut qui ne lui ait été parfois utile. Le cerf de la fable admirait ses cornes et critiquait ses pieds; mais lorsque vint le chasseur ses pieds le sauvèrent, et plus tard ses cornes, s'étant embarrassées dans un buisson, le perdirent. Tout homme trouve, dans le cours de sa vie, l'occasion de rendre grâce à ses défauts. Aucun homme ne comprend pleinement une vérité qu'après l'avoir combattue, et n'a une complète connaissance des obstacles que les autres hommes peuvent lui opposer et de leurs talents, que lorsqu'il a souffert de ces obstacles, vu le triomphe de ces talents, et senti en lui-même leur absence. A-t-il un défaut de caractère qui l'empêche de vivre en société, il est alors forcé de s'entretenir avec lui-même; dans cette solitude, il acquiert l'habitude de se suffire à lui-même, et ainsi, comme l'huître blessée, il raccommode sa coquille avec des perles.

Notre force naît de notre faiblesse. Jusqu'à ce que nous soyons égratignés et piqués, jusqu'à ce que les

puissances ennemies aient fait feu sur nous, l'indignation qui s'arme de forces secrètes ne s'éveille pas. Un grand homme veut toujours être petit. Tant qu'il reste couché sur les coussins d'une avantageuse commodité, il s'assoupit et se laisse entraîner vers le sommeil. Mais lorsqu'il a été harcelé, tourmenté, battu, ses misères l'ont instruit ; il a été replacé par elles dans son assiette, dans sa virilité; il a acquis la connaissance des faits et la connaissance de sa propre ignorance; il est guéri des folies de l'illusion; il a acquis la modération et une réelle habileté. L'homme sage s'élance toujours sur ses assaillants. Trouver son point faible est encore plus son intérêt que celui de ses ennemis. Ses blessures se cicatrisent et tombent, pour ainsi dire, comme une peau desséchée; et lorsque ses ennemis s'apprêtent à triompher, ils s'aperçoivent qu'il est devenu invulnérable. Le blâme est plus sain que la louange. Je ne puis souffrir d'être défendu par un journal. Tant que tout ce qui se dit sur moi m'est hostile, j'ai le sentiment d'un certain succès; mais aussitôt que les mots emmiellés de la louange me sont adressés, je me sens comme sans protection en face de mes ennemis. En général, tout mal auquel nous ne succombons pas est pour nous un bienfaiteur. Nous gagnons la force de la tentation à laquelle nous résistons, comme l'habitant des îles Sandwich croit que la force et le courage de l'ennemi qu'il tue passent en lui.

Les mêmes gardes qui nous défendent contre le désastre, les inimitiés et nos propres imperfections, nous protégent aussi contre l'égoïsme et la fraude. Les prisons et les tribunaux ne sont pas les meilleures de nos institutions, et la subtilité dans les affaires n'est pas une marque de sagesse. Tout le long de leur vie les hommes souffrent, en proie à cette folle superstition qu'ils peuvent être trompés. Mais il est aussi impossible à un

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homme d'être trompé par personne autre que par luimême, qu'à une chose d'être et de n'être pas en même temps. Il y a une tierce personne silencieuse présente à toutes nos affaires. La nature et l'âme des choses prennent sur elles-mêmes d'accomplir les obligations de chaque contrat, afin que tout honnête service reçoive sa juste rétribution. Si vous servez un maître ingrat, servez-le le plus longtemps possible. Intéressez Dieu à votre dette, et chaque action sera payée; plus le payement de cette dette sera retardé, mieux cela vaudra pour vous, car cette justice divine a l'usage de grossir la somme en accumulant intérêts composés sur intérêts composés et de la payer en entier.

L'histoire des persécutions est l'histoire des efforts tentés pour tromper la nature, pour faire couler l'eau du bas au haut de la colline, pour filer des cordes de sable. Il importe peu que les persécuteurs soient nombreux, qu'ils soient un seul tyran ou une multitude. Une foule est une société d'hommes qui, volontairement, sortent de la raison et passent sans s'arrêter au travers de ses œuvres. La multitude est comme un homme descendant volontairement jusqu'à la nature de la brute; pour elle l'heure d'agir est toujours proche; ses actions sont insensées comme sa constitution tout entière; elle persécute un principe, volontiers elle fouetterait un droit, elle voudrait supprimer la justice en faisant supporter le feu et les outrages aux demeures et aux personnes qui ont en elles ces divines choses. Leurs folies ressemblent à cette niaiserie des enfants qui courent avec des brandons pour éclipser l'éclat de la rouge aurore descendant des étoiles. Mais l'esprit sans tache et incapable d'être violé tourne contre les malfaiteurs leur propre méchanceté. Le martyr ne peut être déshonoré; chaque coup de verge qui lui est donné a comme une voix pour la renommée; chaque prison est un plus illustre séjour; chaque livre

brûlé et chaque maison incendiée illumine le monde; chaque mot supprimé et effacé retentit d'écho en écho sur toute la terre. A la fin, les esprits des hommes sont éveillés ; la raison se manifeste et se justifie; et la malice s'aperçoit que toute son œuvre est vaine : c'est le fouetteur qui est fouetté, et le tyran qui est renversé'.

Ainsi toutes les choses prêchent que les circonstances sont indifférentes. L'homme est tout. Chaque chose a deux côtés, un bon et un mauvais; chaque avantage a son inconvénient, et j'apprends par là à savoir être content. Mais la doctrine de la compensation n'est pas la doctrine de l'indifférence. Les gens sans pensée s'écrient, en écoutant ces observations, à quoi me sert-il de bien agir? il y a égalité entre le bien et le mal; si je gagne quelque bien, je dois en payer le prix; si je perds quelque bien, j'en gagne quelque autre; toutes les actions sont indifférentes.

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Il y a dans l'âme un fait plus profond que la compensation, c'est sa propre nature; l'âme n'est pas une compensation, un équilibre, c'est une vie; l'âme est. Audessous de cette mer flottante des circonstances, dont le flux et le reflux sont réglés par une balance parfaite, se cache l'abîme originel de l'être réel. L'existence, ou autrement dit Dieu, n'est pas une relation ni une partie; elle est le tout. L'être est l'affirmation infinie qui repousse la négation, s'équilibre par elle-même, et engloutit en elle toutes les relations, tous les temps, toutes les contrées. La nature, la vérité, la vertu sont comme les flots qui découlent de l'être; le vice est l'absence de l'être ou la séparation d'avec lui. Le néant, le mensonge

Il est assez curieux que ces reproches s'adressent dans Emerson à la vile multitude (mob); chez nous, pays monarchique par tradition, républicain par occasion, de semblables reproches s'adressent aux réactionnaires et aux aristocrates; en Amérique, ils s'adressent aux masses: mutato nomine de te, etc.

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peuvent être regardés comme la grande nuit ou l'ombre sur laquelle, comme sur un fond de toile noircie, l'univers étale ses couleurs; mais le néant ne peut engendrer aucun bien, il ne peut produire, car il n'est pas; il ne peut produire aucun bien, il ne peut produire aucun mal.

Nous croyons à une fraude dans les rétributions dues aux actes mauvais, parce que le criminel acquiesce à son vice et à sa condamnation par contumace, que jamais le jugement ne s'exécute pour lui extérieurement, que jamais la crise ne se manifeste au sein de la nature visible. Il ne fait entendre devant les hommes et devant les anges aucune réfutation de ses folies. Mais plus il porte en lui de malignité et de mensonge, plus il étouffe en lui la nature. D'une façon ou de l'autre, la démonstration de ses torts se fera sentir aussi à l'intelligence; mais quand bien même nous ne la verrions pas, cette mortelle conséquence n'en rendrait pas moins exacts les comptes éternels de l'être.

D'autre part, on ne peut pas dire que nous achetions par quelque perte ce que nous gagnons en rectitude. Il n'y a pas de pénalité pour la vertu, il n'y a pas de pénalité pour la sagesse ; la sagesse et la vertu ne sont simplement pour l'homme que des additions de l'être éternel à son être particulier. Je suis, à proprement parler, lorsque j'accomplis une action vertueuse; par cette action j'agrandis le monde; je plante ma tente dans les déserts conquis sur le chaos et le néant, et je vois les ténèbres qui reculent à l'horizon. Il ne peut pas y avoir d'excès dans l'amour, dans la science, dans la beauté, lorsque ces attributs et ces dons sont considérés dans leur sens le plus pur. L'âme se refuse à limiter tous ces attributs; elle affirme dans l'homme toujours un optimisme, jamais un pessimisme.

La vie de l'âme est un progrès et non une station; son

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