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ne peuvent apercevoir les objets qui sont vis-à-vis de nous jusqu'à ce que notre esprit soit préparé; alors nous les contemplons, et le temps pendant lequel nous ne les avions pas vus nous semble un rêve.

Ce n'est pas dans la nature, c'est en lui-même qu'existent toutes les beautés et tous les biens que voit l'homme. Le monde est peu de chose, en vérité, et doit tous ses ornements à l'àme qui fait son orgueil. Le sein de la terre est plein de splendeurs, mais ces splendeurs ne lui appartiennent pas. La vallée de Tempé, Tivoli et Rome, ne sont que de la terre et de l'eau, que rochers et ciel. Il y a d'aussi bonne terre et d'aussi bonne eau dans mille autres lieux; cependant, combien celles-là nous touchent moins!

Le soleil et la lune, l'horizon et les arbres, ne rendent point les hommes meilleurs. On n'a pas observé que les gardiens des galeries romaines ou les domestiques des prêtres eussent plus d'élévation de pensée, et que les libraires fussent des hommes plus sages que les autres. Il y a des grâces dans la conduite d'une personne noble et polie qui sont perdues pour les yeux des rustres. Toutes ces choses sont comparables aux étoiles dont la lumière n'a pas encore atteint notre globe.

L'homme pent voir ce qu'il fait. Nos rêves sont le cortége d'une science vacillante. Les visions de la nuit sont toujours en proportion des visions du jour; les rêves hideux ne sont que les exagérations des péchés de la veille. Nous voyons nos mauvaises affections personnelles incarnées dans de vilaines physionomies. Sur les Alpes, le voyageur voit quelquefois son ombre s'étendre jusqu'aux dimensions d'une stature de géant, si bien que chaque geste de sa main est terrible. « Mes enfants, disait un vieillard à ses fils effrayés par une figure à l'entrée d'une obscure habitation, mes enfants, vous ne verrez jamais pire que vous-mêmes. » Dans les événements les moins.

flottants, les moins fugitifs du monde, aussi bien que dans les rêves, l'homme se voit comme un colosse, sans savoir que c'est lui-même qu'il voit. Le bien qu'il voit comparé au mal qu'il voit est dans les mêmes proportions que son propre bien à son propre mal. Chaque qualité de son esprit est magnifiquement rehaussée dans quelqu'une de ses connaissances, chaque émotion de son cœur dans quelque autre. Il est comme un quinconce d'arbres qui compte cinq côtés, est, ouest, nord et sud, ou comme un acrostiche qui se répète au commencement, au milieu et à la fin. Et pourquoi non? Il s'attache à une personne et en évite une autre, selon leur ressemblance ou leur différence d'avec lui; il se cherche lui-même dans ses associés, et puis par degrés dans son commerce, dans ses habitudes, dans ses gestes, dans ses mets, dans ses boissons; et à la fin il en vient à être fidèlement représenté par n'importe laquelle des circonstances qui lui sont familières.

L'homme peut lire ce qu'il écrit. Que pouvons-nous voir ou acquérir sinon ce que nous avons? Vous avez vu un homme habile lisant Virgile. Bien; mais ce livre unique entre les mains de mille personnes différentes devient mille livres différents. Prenez le livre à votre tour, lisez-le avec vos propres yeux et vous n'y trouverez pas ce que j'y trouve. Si quelque lecteur ingénieux voulait s'attribuer le monopole de la sagesse et du plaisir que ce livre procure, il serait aussi sûr de le rendre anglais et de défigurer sa signification que s'il était emprisonné dans la langue des sauvages. Il en est des bons livres comme de la bonne compagnie. Introduisez une personne commune parmi des gentlemen, elle n'est point de leur compagnie. Toute société se protége et se sauvegarde parfaitement; l'homme malappris n'appartient pas à la société des gentlemen, bien qu'il soit dans le même salon qu'eux,

A quoi sert de combattre avec les lois éternelles de l'esprit qui assortissent les relations de toutes les personnes par la mesure mathématique de leur avoir et de leur étre? Gertrude est éprise de Guy; combien ses manières et son maintien sont élevés, aristocratiques, romains! Vivre avec lui, ce serait vivre en vérité; on ne saurait acheter trop cher un pareil bonheur, et le ciel et la terre sont remués à cette fin, Bien, Gertrude possède Guy; mais à quoi lui servent le maintien et les manières élevés, aristocratiques et romains de son époux dont la pensée et le cœur sont au sénat, au théâtre, dans la salle de billard, si elle n'a pas d'élans, ni de conversations capables d'enchanter son gracieux maitre?

L'homme doit faire de lui-même sa propre société. Nous ne pouvons aimer que la nature. Les plus merveilleux talents, les actions les plus méritoires ne nous intéressent que très peu; mais la proximité et la ressemblance de la nature avec nous-mêmes, combien aisées et belles sont les victoires qu'elles remportent sur nous! Des personnes fameuses par leur beauté, par leur perfection, dignes de toute sorte d'admiration par leurs charmes et leurs dons, nous approchent et déploient toute leur beauté et tout leur talent pour la société où elles se trouvent et pour les courtes heures qu'elles ont à passer avec cette société, mais sans résultat et sans succès complet. Assurément ce serait de l'ingratitude de notre part de ne pas les louer à haute voix. Puis lorsque tout ce bruit est fini, une personne d'un esprit en rapport avec le nôtre, un frère ou une sœur de notre nature propre, vient à nous si doucement et si aisément, s'approche si près de nous et si intimement, qu'il semble que son sang soit le même qui coule dans nos veines; nous nous identifions si bien, qu'il semble qu'au lieu d'avoir conquis un compagnon il y ait l'un de nous de

parti; nous sommes soulagés et rafraîchis, et cette relation est une sorte de joyeuse solitude. Dans nos jours de péché, nous pensons follement que nous devons être affables envers nos amis à cause des coutumes de la société, à cause de leur toilette, de leur naissance, de leur éducation, de leur valeur personnelle.

Plus tard, si nous sommes assez heureux pour cela, nous apprenons que l'âme qui seule peut être mon amic, c'est l'âme que j'ai rencontrée sur la route où je marchais, l'âme à laquelle je ne me refuse pas, qui ne se refuse pas à moi, et qui, née sous la même latitude céleste que moi, répète en elle-même toutes mes expériences personnelles. Le scholar et le prophète s'oublient eux-mêmes et imitent les coutumes et les costumes de l'homme du monde pour mériter les sourires de la beauté. Ils deviennent fous et suivent quelque fantasque jeune fille, au lieu de chercher avec une religieuse et noble passion une femme à l'âme sereine, belle et prophétique. Qu'ils soient grands et l'amour ne leur fera pas défaut. Rien n'est aussi fortement puni que la négligence des affinités par lesquelles la société peut seulement être formée, et la légèreté insensée dans le choix de nos associés.

L'homme peut déterminer sa propre valeur. C'est une maxime universelle digne d'être pleinement acceptée, qu'un homme peut acquérir la valeur qu'il s'attribue. Prenez la place et mettez-vous dans la position où vous voyez que votre droit ne peut être mis en question, et tous les hommes acquiesceront à vos prétentions. Le monde est obligé d'être juste. Toujours il laisse avec une profonde indifférence chaque homme établir lui-même sa propre valeur que cet homme soit un héros ou un niais, le monde ne se mêle pas de ses affaires. Il acceptera certainement la mesure que vous établirez vous-même pour vos actes et pour votre être; soit que lâchement vous

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rampiez et que vous niiez votre propre nom, soit que vous lui montriez votre œuvre unie dans la concave sphère des cieux avec la révolution des étoiles.

La même réalité pénètre tous les enseignements. L'homme peut enseigner par acte et pas autrement. S'il peut se communiquer aux autres, il peut enseigner, mais que ce ne soit pas par des mots. Celui qui enseigne donne; celui qui apprend reçoit. L'enseignement est nul jusqu'au moment où le disciple est arrivé au même état que vous et a reconnu les mêmes principes; alors il s'opère une mutation de plus; il est vous, vous êtes lui; voilà l'enseignement, et il n'y a pas de hasard malheureux ou de mauvaise compagnie qui puisse jamais faire perdre entièrement à votre disciple les bienfaits intellectuels qu'il a reçus de vous. Mais vos leçons sortent par une oreille lorsque vous vous contentez de les faire entrer par l'autre. Nous recevons l'avis que M. Grand prononcera un discours le 4 juillet, et que M. Hand en prononcera un autre devant l'auditoire de l'association mécanique, et nous ne nous dérangeons pas pour aller les entendre, parce que nous savons bien d'avance que ces gentlemen ne communiqueront pas à l'auditoire leur caractère et leur être. Si nous pensions recevoir quelque communication de ce genre, nous irions malgré toutes nos affaires et toutes les importunités qui nous assiégent. Les malades eux-mêmes s'y feraient transporter en litière. Mais un discours public est une méprise, un mensonge, un manque de confiance, une apologie, un bâillon; ce n'est pas une communication, un discours, un homme.

Une semblable Némésis préside à tous nos travaux intellectuels. Nous devons apprendre que la chose qui est exprimée en paroles n'est pas pour cela affirmée. Elle doit s'affirmer d'elle-même et par sa valeur intrinsèque, car il n'y a pas de formes de grammaire, de plau

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