Images de page
PDF
ePub

nous renseigner sur cette réalité elle-même. C'est donc bien la simultanéité réelle, et non pas une simultanéité apparente, c'est donc bien le temps réel, et non pas un temps apparent, qui varie d'un système de référence à l'autre. Tandis que Pierre, immobile sur la voie au point M, ayant perçu en même temps les deux éclairs A et B, déclare en toute vérité : « ils étaient simultanés », le voyageur Paul, situé au point M' dans le train en marche, n'ayant pas perçu les deux éclairs en même temps, déclare de son côté en toute vérité : « ils n'étaient pas simultanés ».

8. Écoutons M. le capitaine Metz, qui prend à partie tous les détracteurs du nouveau Dogme physique, et que M. Jean Becquerel, dans une préface très décidée sinon très décisive, couvre de sa haute autorité.

Le temps d'Einstein, nous dit-il, « est simplement le temps expérimental dont parlent les métaphysiciens et M. Tout le Monde : c'est le temps mesuré, le temps vécu, et pas autre chose... Si on met un métaphysicien sur la voie du train d'Einstein avec ses deux miroirs conjugués, et s'il constate qu'il perçoit les deux éclairs en même temps, il sera obligé de constater que les deux éclairs sont effectivement simultanés, et que cette simultanéité est bien conforme au «< concept naturel » que sa raison lui en donne car il peut faire sur la voie l'expérience de Michelson ou toute autre, il sera obligé d'admettre l'isotropie de la vitesse de la lumière; donc les deux éclairs sont simultanés, au sens métaphysique du mot, pour les métaphysiciens de la voie.

Mais si on place, au milieu du train, un autre métaphysicien, le raisonnement rapporté plus haut (qui est le raisonnement d'Einstein) nous montre que ce second philosophe percevra l'éclair-avant avant l'éclair-arrière ; or, lui aussi peut répéter l'expérience de Michelson, il sera donc obligé d'admettre que le critérium d'Einstein est bien conforme, pour le wagon comme pour la voie, au concept naturel de simultanéité; or, l'application de ce critérium l'oblige à constater que les deux éclairs ne sont pas simultanés.

[ocr errors]

Conclusion: les mesures faites en conformité avec le concept naturel de simultanéité donnent des résultats mathématiquement différents pour deux observateurs (ou mieux pour les observateurs de deux systèmes) en mouvement l'un par rapport à l'autre. Nous en «< induisons >> (c'est bien comme cela qu'on dit, n'est-ce pas, en Philosophie ?) nous en induisons que les concepts naturels en question désignent des choses qui sont, en soi, différentes. Personne, fût-il métaphysicien, ne peut aller contre ce raisonnement-là. La simultanéité, physique ou métaphysique (comme vous voulez, car c'est la même) dépend de l'obser

vateur.

Du reste il n'y a pas deux vérités : le temps d'Einstein, c'est le temps de tout le monde, le temps qui régit tous les phénomènes physiques, chimiques et biologiques, qui, tous, peuvent servir d'« horloges ». C'est celui-là qui est relatif 1.

1

20.000

Voilà pourquoi il faut dire avec M. Langevin qu'un voyageur lancé dans un boulet à une vitesse inférieure de seulement à celle de la lumière, retrouvera, à supposer qu'il puisse revenir sur notre globe, l'humanité vieillie de deux cents ans, tandis que lui-même n'aura vécu que deux années de son temps; son cigare et sa digestion, les mouvements de son cœur et de ses poumons, ses mouvements moléculaires intra-cérébraux, le flux de ses états de conscience, bref tout le rythme de sa vie et tous les événements survenus dans son boulet s'étant ralentis comme sa montre; et la durée réelle du même événement, du voyage en boulet,

mesurée avec des horloges parfaites et exactement

1. André METZ, op. cit., p. 94-95. Les mots soulignés sont soulignés par l'auteur. Notons que M. Einstein a tenu à manifester à M Metz sa satisfaction de cette exégèse. Il lui écrit, pour la seconde édition de son livre, non seulement que celui-ci « répond à un véritable besoin », mais que la réfutation des assertions inexactes des autres auteurs » y est toujours exacte. Nous savons ainsi que la philosophie personnelle d'Einstein est semblable à celle de M. Metz.

synchronisées avant le départ,

ayant été dans un système le centuple de ce qu'elle a été dans l'autre.

9. Que répondre à tout ce discours? Il est si fragile qu'on ne sait par quel bout le prendre sans qu'il vous casse entre les doigts.

Une mesure bien faite nous renseigne sur le réel, certes! (Elle nous apprend que dans telles conditions et moyennant tels procédés, le réel nous fournit tels chiffres). Mais l'interprétation de la mesure, sa signification physique, dépend, comme on l'a dit, de toute la théorie physique 1, et en tout cas de nos idées fondamentales sur la nature. Le critérium de la simultanéité choisi par Einstein ne correspond à notre concept naturel de la simultanéité, que si on regarde comme exprimant vraiment ce qui est (au sens absolu que le métaphysicien donne à ces trois syllabes) le grandissime principe qui commande toute la théorie de la relativité, le principe de l'isotropie de la propagation de la lumière, ou de la constance de la vitesse de la lumière dans toutes les directions, quelle que soit la vitesse du système d'inertie où l'on suppose placé l'observateur : ce qui

[ocr errors]

1. Une mesure, si élémentaire soit-elle, écrit très justement M. F. Renoirte, professeur à l'Université de Louvain, implique la théorie physique tout entière, puisque l'instrument, au moyen duquel elle est faite, doit être construit et que ses indications doivent être corrigées en tenant compte de toutes les propriétés physiques. (La théorie physique, Rev. néo-scol., nov. 1923.) Toute mesure dépend en particulier de la convention de l'invariance de l'étalon. Si l'étalon supposé invariant ne l'est pas en réalité (et il nous est impossible de savoir s'il est en lui-même réellement invariant), une mesure réellement effectuée par nous se trouvera, sans que nous nous en apercevions, ne pas correspondre à ce qui est réellement (c'est-à-dire aux dimensions mesurées à l'aide de l'étalon lui-même de la nature, ou d'un étalon idéal supposé réellement invariant). C'est ainsi que dans l'hypothèse de la contraction de Lorentz, les dimensions des corps et de nos règles changeraient réellement sans que nos mesures nous permettent de le savoir.

1

confère à la vitesse de la lumière « la propriété remarquable d'être une vitesse absolue tandis que toute autre n'est que relative », et « nous rappelle », selon le mot d'Eddington, « le symbole transfini Aleph du mathématicien, duquel vous pouvez retrancher n'importe quel nombre et qui reste encore identique à luimême 1 ».

Or ce principe n'est qu'un postulat, aussi « pratique » qu'on voudra, nullement démontré cependant. La grande trouvaille d'Einstein a été de le postuler comme moyen par excellence de soumettre le domaine entier de la Physique au « principe de relativité » (principe des mouvements relatifs) qui règne en Mécanique depuis Descartes 2. Il faut beaucoup de candeur pour

1. A. S. EDDINGTON, Espace, Temps et Gravitation, Paris, Hermann, 1921, p. 74.

2. Ce principe énonce qu'étant donnés divers systèmes en mouvement de translation uniforme les uns par rapport aux autres [systèmes d'inertie), la forme des relations qui traduisent les lois des phénomènes mécaniques est la même pour les observateurs de tous ces systèmes : ce qui revient à dire qu'il est impossible à un observateur placé dans un système de déceler par aucun phénomène mécanique si son système est en mouvement absolu ; et que par rapport aux phénomènes mécaniques tout système d'inertie peut ainsi indifféremment être considéré comme en repos, et les autres comme en mouvement par rapport à lui. C'est là le « principe de relativité » mécanique.

Etendons ce principe à tout l'ordre physique. Nous aurons le principe de relativité physique, qui sous sa forme restreinte (restreinte aux seuls systèmes d'inertie) énonce qu'étant donnés divers systèmes en mouvement de translation uniforme les uns par rapport aux autres, la forme des relations qui traduisent les lois de tous les phénomènes naturels est la même pour les observateurs de tous les systèmes : en sorte qu'il est impossible à un observateur placé dans un système de déceler par aucun phénomène physique si son système est en mouvement absolu; et que par rapport à tous les phénomènes physiques tout système d'inertie peut ainsi indifféremment être considéré comme en repos, et les autres comme en mouvement par rapport à lui.

Il n'est pas inutile de remarquer avec M. Michel La Rosa que le principe de la constance de la vitesse de la lumière, assume par Einstein pour étendre à tout le domaine physique le principe de relativité de la Mécanique, va plus loin en réalité que ce principe sainement entendu. « Celui-ci n'exige pas du tout que la vitesse de propagation de la lumière [provenant d'une source extérieure au

s'imaginer que l'expérience de Michelson et les équations fondamentales de l'électro-magnétisme l'imposent comme une conclusion nécessaire. Elles ne l'imposent qu'avec le secours de toute une nichée d'hypothèses présupposées.

train et immobile par rapport à la voie] ait la même valeur pour les deux observateurs [observateur de la voie et observateur du train] il veut seulement que l'observateur O placé sur la voie, lequel expérimente sur la lumière provenant d'une source immobile par rapport à la voie, et l'observateur O' qui se trouve dans le train et expérimente sur la lumière provenant d'une source en repos par rapport au train (et, par suite en mouvement avec le vitesse v de tout le train par rapport à la voie), trouvent des valeurs égales. » (M. LA ROSA, Scientia, 1. X. 23, p. 235.) C'est parce que, supposant d'abord avec Lorentz l'immobilité absolue de l'éther, et voulant après cela accorder avec cette hypothèse le principe de relativité, il entend celui-ci comme affirmant l'impossibilité de déceler le mouvement d'un système d'inertie quelconque par rapport à l'éther, qu'Einstein a posé le principe de la constance de la vitesse de la lumière dans le vide.

Appuyé sur ce principe, il peut alors comprendre le principe luimême de relativité en un sens particulier (au sens particulier de la théorie de la relativité), qui consiste non seulement à dire que les lois de la nature sont les mêmes pour les observateurs de tous les systèmes de référence en translation uniforme, mais encore à choisir comme invariants des éléments tels que leur invariance entraîne nécessairement la variation des dimensions spatiales et temporelles des corps de la nature. [Notons-le encore, à l'appui de la remarque de M. La Rosa: après avoir déclaré (op. cit., trad.franç., p. 11) que dans le cas d'un corbeau s'envolant en ligne droite et d'un mouvement uniforme relativement à un observateur lié au sol, le principe de relativité est satisfait (et par conséquent la loi du mouvement du corbeau est la même pour l'observateur du sol et pour celui d'un train en translation uniforme par rapport au sol) parce que pour l'observateur du train le mouvement du corbeau est encore un mouvement rectiligne et uniforme, bien qu'il soit de vitesse et de direction différentes, Einstein, cinq pages plus loin, déclare que dans le cas d'un rayon lumineux se propageant par rapport à la voie avec une certaine vitesse, le principe de relativité ne serait pas satisfait si la vitesse de la lumière n'était pas la même pour le train et pour la voie. « D'après le principe de la relativité, la loi de propagation de la lumière, de même que toute autre loi, devrait être la même, que l'on choisisse le wagon du train ou la voie comme système de référence... Que sa vitesse par rapport au wagon soit différente, cela est en contradiction avec le principe de relativité. » Il y a là une équivoque sur le mot loi.]

On pourrait dire que la théorie de la relativité est comme un déplacement d'absolu, et elle mériterait d'être appelée, en un certain sens, absolutisle tout autant que relativiste. Si elle fait varier

« PrécédentContinuer »