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s'il n'y a pas de main capable de les peindre aux sens. Le rayon de lumière passe invisible à travers l'espace, et n'est vu que lorsqu'il tombe sur un objet. Lorsque l'énergie spirituelle est dirigée sur un objet extérieur, alors nait la pensée. La relation qui existe entre vous et cet objet fait apparaitre à mes yeux votre véritable valeur. Le riche et inventif génie du peintre peut être étouffé et perdu par l'absence de science du dessin, et, dans nos heures heureuses, nous serions d'inépuisables poëtes si nous pouvions rompre le silence pour nous exprimer en rhythmes adéquats à nos sentiments intérieurs. Tous les hommes approchent dans une certaine mesure de la vérité première; ainsi ils ont tous dans leur tête quelque art ou quelque puissance de communication. Mais ce n'est que chez l'artiste que cette puissance descend jusqu'à la main. Il existe une inégalité dont nous ne connaissons pas encore les lois, entre deux hommes et deux moments du même homme à l'égard de cette faculté. Dans nos heures ordinaires, nous avons sous les yeux les mêmes faits que dans nos heures extraordinaires ou inspirées; mais alors ils ne posent pas devant nous comme des modèles; ils ne sont pas détachés, mais enveloppés et entortillés comme dans un filet. La pensée du génie est spontanée; mais la puissance de peinture ou d'expres sion dans la nature la plus riche et la plus abondante nécessite un emploi de la volonté, un certain contrôle exercé sur les élans spontanés, sans lequel aucune production n'est possible. C'est une traduction de toute la nature dans la rhétorique de la pensée, sous l'œil du jugement, faite avec un choix hardi. Et cependant le vocabulaire imaginatif semble être aussi spontané; il ne découle pas principalement et simplement de l'expérience, mais d'une source plus riche. Ce n'est pas par une consciencieuse imitation de formes particulières que le peintre exécute les grandes œuvres, mais c'est en remon

tant à la source de toutes les formes dans son esprit. Quel est le premier maître de dessin? Nous connaissons très bien sans instruction l'idéal de la forme humaine. Un enfant comprend très bien si une jambe, un bras sont disloqués dans un tableau, si l'attitude est naturelle, grande ou vile, bien qu'il n'ait reçu aucune leçon de dessin, qu'il n'ait entendu aucune conversation sur ce sujet, et qu'il ne puisse de lui-même dessiner correctement un simple trait. Une exacte forme frappe plaisamment tous les yeux longtemps avant qu'ils aient acquis aucune science sur ce sujet, et une belle figure fait palpiter vingt cœurs avant qu'aucune considération sur les proportions mécaniques des traits et de la tête. ait pu avoir lieu. Peut-être devons-nous aux rêves quelques lueurs de cette habileté, car aussitôt que nous donnons congé à notre volonté, et que nous rentrons dans notre état spontané, quels habiles dessinateurs nous sommes! Nous concevons de nous-mêmes de merveilleuses formes d'hommes, de femmes, d'animaux, des jardins, des bois et des monstres; le pinceau avec lequel nous dessinons n`a ni maladresse, ni inexpérience, ni maigreur, ni pauvreté; il peut bien dessiner et bien grouper; ses compositions sont pleines d'art, ses couleurs bien jetées, et toute la toile qu'il peint est semblable à la vie et capable de nous émouvoir de tendresse, de terreur, de désir et de chagrin. Les copies que l'artiste tire de l'expérience ne sont pas non plus de simples copies, mais sont toujours illuminées et adoucies par quelques teintes de cette idéale contrée.

Les conditions essentielles à un esprit constructif ne paraissent pas si souvent et si bien combinées qu'elles puissent conserver à un vers ou à un bon sentiment la durée ou la fraicheur. Cependant lorsque nous écrivons avecaisance et que nous entrons dans l'air libre de la pensée, nous semblons certains que rien n'est plus aisé que de continuer

à volonté ces communications. Le royaume de la pensée n'a pas de murs d'enceinte et de limites, et la muse nous fait citoyens libres de sa cité. C'est bien; le monde a un million d'écrivains. On pourrait croire d'après cela que les bonnes pensées nous sont aussi familières que l'air et l'eau, et que les dons de chaque nouvelle heure vont exhausser les anciens. Cependant nous pouvons compter nos bons livres; bien plus, je me rappelle exactement tous les beaux vers qui ont été faits depuis vingt ans. Il est vrai que l'intelligence qui discerne est toujours de beaucoup en avance sur l'intelligence qui crée ; qu'il y a plus de juges compétents des bons livres que de bons écrivains. Mais les conditions de la construction intellectuelle ne se rencontrent partiellement que dans de rares occurrences. L'intelligence est un tout et demande l'intégrité dans chacune de ses œuvres. La piété exagérée d'un homme envers une seule pensée et son ambition à en combiner un trop grand nombre sont contraires également à cette intégrité intellectuelle.

La vérité est notre élément vital; cependant si un homme attache son attention à un aspect particulier de la vérité et se consacre à cet aspect seul pendant longtemps, la vérité n'est plus elle-même, elle se disloque et prend un air mensonger; elle ressemble à l'air, qui est notre élément naturel, qui est le souffle que nous respirons, mais qui cause la fièvre, le froid et même la mort, si nous restons trop longtemps exposés à un même courant. Combien sont ennuyeux le grammairien, le phrénologiste, le fanatique politique et religieux, ou même tout mortel possédé d'une idée fixe et à qui l'exagération d'un même sujet a enlevé l'équilibre de l'esprit ! C'est là le commencement de la folie. Chaque pensée est aussi une prison. Je ne puis plus voir ce que vous voyez, parce que je suis poussé si fortement dans une même direction par un vent violent que je suis en dehors du cercle de votre horizon.

Vaut-il mieux qu'un écolier, pour éviter ce malheur et se libéraliser lui-même en quelque sorte, s'efforce de faire un tout mécanique de l'histoire, de la science, de la philosophie par une addition numérique de tous les faits qui tombent sous sa vue? Le monde répugne à être analysé par addition et par soustraction. Lorsque nous sommes jeunes, nous dépensons beaucoup de temps et de peine à remplir nos livres de notes de toutes les définitions de la religion, de l'amour, de la poésie, de la politique, de l'art, dans l'espoir que dans le cours de quelques années nous aurons condensé dans notre encyclopédie la valeur nette de toutes les théories auxquelles le monde est arrivé. Mais les années et les années se passent, nos tables ne se complètent pas et à la fin nous découvrons que notre courbe est une parabole dont les arcs ne se rencontreront jamais.

L'intégrité de l'intelligence n'est transmise à ses œuvres ni par la séparation, ni par l'agrégation, mais par une vigilance qui amène l'intelligence à sa grandeur culminante et au meilleur état de créer à chaque moment donné. Ses œuvres doivent avoir la même plénitude que la nature. Quoiqu'il n'y ait pas d'activité qui puisse reconstruire le monde sur un nouveau patron par la meilleure accumulation ou la meilleure disposition des détails, cependant le monde reparaît en miniature dans chaque événement, si bien que toutes les lois de la nature peuvent être lues dans le plus petit fait. L'intelligence doit avoir dans sa conception la même perfection que dans ses œuvres. C'est par cette raison que la marque du progrès intellectuel est la perception de l'identité. Nous causons souvent avec des personnes si acconplies qu'elles semblent étrangères à la nature. Le nuage, l'arbre, le gazon, l'oiseau ne leur disent rien, n'ont rien qui réponde à leur nature; le monde n'est que leur logement et leur table. Mais le poëte, dont les

vers doivent être complets comme la forme de la sphère, est un homme que la nature ne peut tromper, quelque masque étrange qu'elle prenne. Il sent qu'il a avec elle une stricte parenté, il découvre dans tous ses changements plus de ressemblance que de variété. Nous nous sentons portés par le désir vers une nouvelle pensée; mais lorsque nous la recevons, nous voyons qu'elle n'est qu'une ancienne pensée avec une forme nouvelle, et bien que nous en fassions notre propriété, nous sentons immédiatement revenir notre soif intellectuelle; nous ne nous sommes pas enrichis en réalité, car la vérité était en nous avant qu'elle nous fùt renvoyée par les objets naturels, et ainsi le génie profond mettra dans chacune des productions de son esprit l'identité de toutes les créatures.

Mais si le pouvoir constructif est rare (et il n'est donné qu'à quelques hommes d'être poëtes), cependant chaque homme étant un sanctuaire où descend cet Esprit saint peut très bien étudier les lois d'après lesquelles s'effectuent les visites suprêmes. La règle du devoir intellectuel est exactement parallèle à la loi du devoir moral. Une annihilation de soi-même non moins austère que celle des saints est demandée au scholar. Il doit adorer la vérité, abandonner pour elle toutes choses, choisir la peine et la défaite afin d'augmenter par là le trésor de sa pensée.

Dieu offre à chaque esprit le choix entre la vérité et le repos. Prenez celle de ces deux choses qui vous convient, car vous ne pouvez avoir les deux. Entre elles, l'homme oscille comme un pendule. L'homme dans lequel prédomine l'amour du repos acceptera la première croyance, la première philosophie, le premier parti politique qu'il rencontrera; le plus ordinairement il suivra la philosophie, la croyance, le parti de son père. Il acquiert ainsi le repos, la commodité, la réputation, mais

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