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XII

L'AME SUPRÊME.

Il aime comme lui-même les âmes qui participent à sa vie excellente; celles-là lui sont chères comme ses yeux; il ne les abandonnera point; car, lorsqu'elles mourront, Dieu lui-même mourra: elles vivent, elles vivent dans la bienheureuse éternité.

HENRI MORE.

Il y a entre chacune des heures de notre vie une différence d'autorité et d'effet subséquent. Notre foi ne vient que par intervalles, notre vice est habituel. Cependant il y a dans ces courts moments une telle profondeur, que nous sommes obligés de leur attribuer plus de réalité qu'à toutes nos autres expériences. C'est pourquoi l'argument ordinaire qui prétend réduire au silence ceux qui conçoivent pour l'homme d'extraordinaires espérances, c'est-à-dire l'appel à l'expérience, est invalide et vain. Un espoir plus puissant détruit le désespoir. Nous jetons le passé comme une proie à dévorer à celui qui nous fait des objections, et nous continuons à espérer. Nous devons expliquer cette espérance infatigable. Nous accordons que la vie humaine est vulgaire; mais comment savons-nous qu'elle est vulgaire? quelle est la base de ce malaise qui nous est propre, de ce vieux mécontentement? qu'est-ce que ce sentiment universel du besoin et de l'ignorance, si ce n'est le moyen employé par la grande âme pour faire entendre ses réclamations infinies? pourquoi sentons

nous que l'histoire naturelle de l'homme n'a jamais été écrite, que l'homme jette toujours derrière lui ce que vous avez exprimé sur sa nature, que cette histoire vieillit vite et que les livres de métaphysique perdent vite leur valeur? La philosophie depuis six mille ans n'a pas encore fouillé les chambres et les magasins de l'ame. Il reste toujours dans ses expériences un résidu qu'en dernière analyse elle ne peut pas expliquer. L'homme est un courant dont la source est cachée. Notre être descend toujours, nous ne savons pas d'où. Le calculateur le plus exact n'a pas la prescience que quelque chose d'incalculable peut dans la minute qui va suivre renverser et réduire à néant tous ses calculs. Je suis donc obligé à chaque instant de reconnaître aux événements une plus haute origine que ce quelque chose que j'appelle moi.

Il en est des pensées comme des événements. Lorsque j'observe cette rivière flottante qui, sortie de régions que je ne connais pas, roule en moi ses ondes pour un moment, je vois clairement que je ne suis pas la cause, mais bien le spectateur surpris de ces célestes vagues; que je désire, que je contemple, que je me place dans l'attitude passive nécessaire pour recevoir cette vision, mais qu'elle vient de quelque énergie étrangère à moi.

Le suprême critique des erreurs du passé et du présent, le seul prophète de ce qui doit être, c'est la grande nature dans laquelle nous reposons, comme la terre repose dans les doux embrassements de l'atmosphère; c'est cette unité, cette âme suprême qui contient en elle l'être particulier de chaque homme et qui forme l'un au moyen de l'autre ; c'est ce sens commun dont le culte est toute conversation sincère, et envers lequel toute droite action est obéissance; c'est cette réalité toute-puissante qui réfute nos talents et nos ruses, oblige chacun de nous à passer pour ce qu'il est, à parler

d'après son caractère et non pas seulement avec sa langue, qui tend toujours et s'efforce de passer dans notre pensée et dans nos actions, et de devenir sagesse, vertu, puissance et beauté. Nous vivons successivement, par division, parties, atomes. Toutefois dans l'homme est l'âme du tout; le sage silence, l'universelle beauté, l'éternel un avec lequel chaque partie et chaque atome a d'égales relations. Et ce profond pouvoir par lequel nous existons, dont la béatitude nous est entièrement accessible, est non-seulement parfait et se suffisant à lui-même à chaque instant, mais encore l'acte de voir et la chose. vue, le sujet et l'objet, le spectateur et le spectacle, ne font qu'un. Nous voyons le monde pièce à pièce, le soleil, la lune, l'animal, l'arbre; mais le tout dont ces objets sont les parties brillantes, c'est l'âme. Ce n'est que par la contemplation de cette sagesse que l'horoscope des âges peut être lu; ce n'est qu'en obéissant à nos meilleures pensées, en nous confiant à l'esprit de prophétie qui est inné dans chaque homme, que nous pouvons savoir ce que l'àme dit. Les mots de tout homme qui parle d'après les impulsions et les expériences de la vie terrestre doivent sembler vains à ceux qui, de leur côté, n'habitent pas dans le même domaine de pensées. Je n'ose pas parler à cause de cela. Mes mots n'entraînent pas avec eux leur sens auguste, mais retombent froids. Mais que l'âme vienne à nous inspirer, et nos discours vont devenir lyriques, doux et infinis comme le son du vent qui s'élève. Cependant je désirerais m'exprimer par des mots profanes, si je ne puis pas me servir de mots sacrés, pour indiquer le ciel d'où descend en nous cette divinité, et pour exposer les aperçus que j'ai rassemblés sur la transcendante simplicité et sur l'énergie de la plus haute de toutes les lois.

Si nous considérons ce qui arrive dans la conversation, dans les rêveries, dans le remords, dans les mo

ments de passion, de surprise, dans les instructions des rêves où souvent nous nous voyons en mascarades (car ces grotesques déguisements ne font qu'exhausser et entourer de splendeurs un élément réel et le désigner distinctement à notre attention), nous surprendrons plus d'une lueur qui élargira et illuminera notre science des secrets de la nature. Tout concourt à nous montrer que l'ame dans l'homme n'est pas un organe, mais la vie qui anime les organes; qu'elle n'est pas une fonction comme la puissance de la mémoire, du calcul, mais qu'elle se sert de ces fonctions comme de mains et de pieds; qu'elle n'est pas une faculté, mais une lumière; qu'elle n'est pas l'intelligence ou la volonté, mais la maitresse de l'intelligence et de la volonté; qu'elle est la vaste base de notre être, sur laquelle reposent l'intelligence et la volonté; qu'elle est, en un mot, une immensité qui n'a pas de possesseur et qui ne peut en avoir. Sortie de l'intérieur de notre être, ou même venue de par delà notre être, une lumière nous traverse et brille sur toutes les choses, et nous enseigne que nous ne sommes rien et que la lumière est tout. Un homme est la façade d'un temple où toute vertu et tout bien habitent. Ce que nous appelons communément l'homme, l'homme qui mange, boit, plante, compte, ne se représente pas comme nous le supposons, et se représente mal. Ce n'est pas lui que nous respectons, mais l'âme dont il est l'organe, l'âme qui nous ferait courber les genoux si elle apparaissait à travers ses actions. Lorsqu'elle souffle à travers son intelligence, elle se nomme génie; à travers sa volonté, vertu; et lorsqu'elle coule à travers ses affections, elle se nomme amour. L'aveuglement de l'intelligence com-mence au moment où elle veut être quelque chose par elle-même. La faiblesse de la volonté commence au moment où elle veut se suffire à elle-même. Toute réforme dans quelque occasion que ce soit a toujours pour but

de laisser la grande âme creuser sa route en nous; en d'autres termes, de nous engager à obéir.

Tout homme est à certains moments sensible à cette pure nature. Le langage ne peut la dépeindre au moyen de ses couleurs, elle est trop subtile. Elle est incommensurable, indéfinissable, mais nous savons qu'elle nous envahit et nous contient. Nous savons que tout l'être spirituel est dans l'homme. Un sage et vieux proverbe dit : « Dieu vient nous visiter sans cloches. » C'està-dire qu'il n'y a aucune séparation, aucun voile entre nos têtes et les cieux infinis; de même, il n'y a pas dans l'âme de muraille où l'homme effet cesse et où Dieu cause commence. Les murs sont enlevés. De tous côtés nous sommes ouverts aux profondeurs de la nature spirituelle, aux attributs de Dieu. Nous voyons et nous connaissons la justice, l'amour, la liberté, la puissance. Aucun homme n'a jamais conquis ces forces ici-bas, mais elles se suspendent au-dessus de nous, et surtout dans les moments où nos intérêts nous poussent à leur résister.

La souveraineté de cette nature dont nous parlons est facile à reconnaître par son indépendance à l'égard de toutes ces limites qui nous circonscrivent de tous côtés. L'âme circonscrit toutes choses. Ainsi que je l'ai dit, elle contredit toute expérience. De la même manière, elle abolit le temps et l'espace. L'influence des sens a, chez la plupart des hommes, dominé l'esprit à ce degré que les murs du temps et de l'espace sont arrivés à paraître solides, réels et insurmontables, et que parler avec légèreté de ces limites passe dans le monde pour un signe de folie. Cependant le temps et l'espace ne sont que les mesures inverses de la force de l'âme. L'homme est capable de les abolir. L'esprit joue avec le temps, « peut peupler l'éternité dans une heure ou donner à une heure la durée de l'éternité. »

Nous arrivons souvent à sentir qu'il y a une autre

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