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XIII

UTILITÉ DES GRANDS HOMMES'.

Il est naturel de croire aux grands hommes. Si les compagnons de notre enfance devenaient des héros et s'ils s'élevaient à une condition royale, cela ne nous surprendrait pas. Toute mythologie s'ouvre avec les demi-dieux et cette circonstance est élevée et poétique, car leur génie devient alors souverain. Dans les légendes de la Gautama, les premiers hommes mangeaient la terre et la trouvaient délicieuse.

La nature semble exister pour l'excellent. Le monde est exhaussé par la véracité des grands hommes; ce sont eux qui rendent la terre salubre. Ceux qui vivent avec eux trouvent la vie une chose joyeuse et nutritive. La vie n'est douce et tolérable que par notre croyance à une telle société, et en réalité ou en pensée, nous nous arrangeons pour vivre avec nos supérieurs. Nous donnons leurs noms à nos enfants et à nos terres. Leurs noms passent dans la langue, leurs œuvres et leurs effigies passent dans nos maisons et chaque circonstance du jour nous rappelle une anecdote qui les concerne.

La recherche du grand est le rêve de la jeunesse et la plus sérieuse occupation de la virilité. Nous voyageons

Ce dernier essai est le premier d'un livre qu'Emerson vient de publier sous le titre de Representative men. Nous le traduisons, parce qu'il résume en partie toutes les idées d'Emerson sur les grands hommes et qu'il est le seul chapitre didactique du livre; les autres essais sont des applications de ces idées et des essais critiques sur Platon, Swćdenborg, Montaigne, Shakspeare, Bonaparte et Goethe.

dans les contrées étrangères pour trouver ses œuvres, et s'il est possible pour surprendre quelqu'un de ses rayons. Mais à sa place nous ne trouvons que la richesse, et elle nous le fait oublier. Vous dites que les Anglais sont pratiques, que les Allemands sont hospitaliers, qu'à Valence le climat est délicieux, que dans les collines du Sacramento il y a de l'or pour celui qui veut en ramasser. Oui, sans doute, mais je ne voyage pas pour trouver des hommes riches, confortables, hospitaliers, un ciel clair ou des lingots qui coûtent trop cher. Mais s'il existait un aimant qui pût m'indiquer les contrées et les demeures où vivent les hommes qui sont intrinsèquement riches et puissants, je vendrais tout pour acheter cet aimant et je me mettrais en route dès aujourd'hui.

Les hommes nous attirent par le crédit qu'ils possèdent. La connaissance que, dans une telle ville, il existe un homme qui inventa les chemins de fer, élève le crédit de tous les citoyens. Mais d'énormes populations, si elles sont des populations de mendiants, nous dégoûtent comme les populations de vers qui fourmillent dans un fromage gâté, comme les entassements de fourmis et de puces; plus elles sont nombreuses, pire est le phénomène que nous venons d'indiquer.

Notre religion n'est que l'amour et l'affection que nous portons à ces grands patrons. Les dieux de la Fable indiquent les époques brillantes des grands ho umes. Nous coulons tous nos vases dans un même moule. Nos colossales théologies du judaïsme, du christianisme, du bouddhisme, du mahométisme résultent de l'action nécessaire et de la structure de l'esprit humain. Celui qui étudie l'histoire est comme un homme qui va dans un magasin acheter des tentures et des tapis. Il s'imagine qu'il achète un nouvel article. Mais s'il va à la fabrique même, il verra que sa nouvelle étoffe ne fait que répéter les volutes et les rosettes que l'on trouve sur les murs

intérieurs de Thèbes. Notre théisme est la purification de l'esprit humain. L'homme ne peut peindre que l'homme, penser rien que l'homme. Il croit que les grands éléments matériels ont leur origine dans sa pensée, et notre philosophie nous montre une unique essence, rassemblée, répartie partout.

Si maintenant nous nous informons des genres de services que nous pouvons tirer des autres hommes, soyons avertis du danger des études modernes et prenons un ton moins haut que celui qui nous est habituel. Nous ne devons pas lutter contre l'amour et nier l'existence substantielle des autres hommes. Je ne sais pas ce qui peut m'arriver. Nous avons des forces sociales. Notre affection envers les autres nous crée une sorte de bénéfice et d'acquêt que rien ne peut remplacer. Je puis faire au moyen d'un autre ce que je ne puis faire seul. Je puis vous dire ce que je ne puis me dire à moi-même. Les autres hommes sont des lentilles au travers desquelles nous lisons nos propres esprits. Chaque homme cherche ceux qui ont des qualités différentes des siennes et qui sont excellents eux aussi dans leur ordre particulier; chaque homme cherche d'autres hommes, cherche l'homme le plus différent de lui, celui qui est le plus un autre homme. Plus forte est la nature, plus elle est réactive. La principale différence entre les hommes consiste en ceci font-ils oui ou non la chose qui leur est propre? L'homme est cette noble plante qui, semblable au palmier, grandit de l'intérieur à l'extérieur. La chose qui lui est propre, bien qu'elle soit impossible aux autres hommes, il peut l'accomplir avec célérité et comme en se jouant. Il est aisé au sucre d'être doux et au nitre d'être salé. Nous prenons beaucoup de peine pour guetter et atteindre ce qui tombera de soi-même dans nos mains. Je considère celui-là comme un grand homme qui habite dans de hautes sphères

de pensées vers lesquelles les autres hommes ne s'élèvent qu'avec travail et difficulté ; il n'a qu'à ouvrir les yeux pour voir les choses dans une vraie lumière et dans de larges relations, tandis que les autres hommes doivent faire subir à leur pensée de pénibles corrections et garder un œil vigilant sur les sources de l'erreur. Voilà le service du grand homme. Il n'en coûte rien à une belle personne pour peindre son image à nos yeux et cependant combien splendide est ce bienfait ! Il n'en coûte pas davantage à un homme sage pour communiquer ses qualités aux autres hommes. Chacun fait sa meilleure chose le plus aisément. Peu de moyens, beaucoup d'effet. Il est grand celui qui l'est par la nature. et qui ne rappelle en rien les autres hommes.

Mais il doit entrer en rapport avec nous et notre vie recevoir de sa part quelques promesses d'explications. Je ne puis pas dire précisément ce que je voudrais savoir, mais j'ai remarqué qu'il y a des personnes qui, par leur caractère et leurs actions, répondent à des ques tions que je n'ai pas l'habileté de poser. Un homme répond à quelque question qu'aucun de ses contemporains n'a posée et reste isolé. Les religions et les philosophies passées ou en train de passer répondent à quelque autre question. Certains hommes nous impressionnent comme de riches possibilités, mais inutiles à eux-mêmes et à leur temps, jouets peut-être de quelque instinet qui court dans l'air, ils ne répondent pas à notre besoin immédiat. Mais les grands sont tout près de nous, nous les connaissons à première vue. Ils satisfont à notre attente, ils arrivent à l'heure voulue. Ce qui est bon, effectif, fécond, se crée une demeure, des moyens d'exister, des alliés. Une pomme naturelle d'une espèce simple produit sa graine, une pomme d'une nature double ne la

Ces mots sont en français dans l'original.

produit pas. Un homme est-il placé dans le lieu qui lui convient, il est ingénieux, inventif, fertile, magnétique, et pour exécuter son dessein crée des armées innombrables. La rivière creuse ses propres rivages, chaque idée légitime se fait sa route et se crée son bien-être, crée des moissons pour se nourrir, des institutions pour s'exprimer, des armes pour combattre, des disciples pour se commenter. Le véritable artiste a pour piédestal notre planète, mais l'aventurier après des années et des années de lutte ne possède de la terre que l'espace compris sous ses souliers.

Nos discours habituels se rapportent à deux genres d'utilité et de service de la part des hommes supérieurs. Le don direct flatte la croyance primitive de l'homme, le don d'un aide métaphysique ou matériel, le don de la richesse, de l'éternelle jeunesse, de la beauté corpcrelle, de l'art de guérir, du pouvoir magique, de la prophétie. L'enfant croit qu'il y a un maitre qui peut lui vendre la sagesse. Les églises croient à la vertu attribuée à certaines choses. Mais, en stricte réalité, nous ne connaissons que fort peu le service direct. L'aide que nous tirons des autres hommes est mécanique, comparée avec les découvertes que nous faisons dans la nature qui est en nous. Ce qui est enseigné de cette façon est délicieux à accomplir et son effet subsiste. Les droits moraux sont au centre et vont de l'intérieur de l'âme à l'extérieur. Donner, est contraire à la loi de l'univers. Servir les autres, c'est nous servir. Je dois m'absoudre moi-même. Occupe-toi de tes affaires, imbécile, dit l'esprit ; avec qui veux-tu entrer en commerce, avec les cieux ou avec la multitude? Le service indirect, au contraire, demeure. Les hommes ont une qualité pittoresque, ou autrement dit représentative, et nous servent par l'intelligence. Boehme et Swedenborg virent que les choses étaient des représentations; les hommes aussi sont des représentations,

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