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nature est corrompue », il le sait « par la nature même ». Il s'agit là non seulement d'un fait connu par la foi, mais bien d'une vérité de soi démontrable. Nous ne pouvons souffrir les contrariétés que nous souffrons que parce que nous sommes des fils de Dieu foudroyés. Saint Thomas procède avec plus de modération, et si je puis dire avec plus de bonhomie. C'est d'une manière seulement probable, nous dit-il, et si l'on considère la Providence divine, et la dignité de la partie supérieure de la nature humaine, qu'on peut conclure que les maux de notre condition présente ont le caractère de châtiments, et qu'en conséquence le genre humain porte l'héritage de quelque faute originelle. Mais « pris en eux-mêmes, absolute, ces maux apparaissent comme naturels à l'homme 1. »

C'est que saint Thomas a, de la nature humaine, une idée beaucoup plus humble en réalité que Pascal. Il la rabaisse moins que lui, mais c'est qu'il ne l'a pas d'abord exaltée en lui appropriant une grandeur qui ne lui est pas due, comme fait Pascal contre ses principes les plus certains, ébloui par sa dialectique enflammée.

L'idée que saint Thomas se fait de l'homme, c'est la simple idée aristotélicienne : un animal raisonnable. Il est admirable que nous ayons tant de peine à comprendre, et qu'aucun philosophe, sauf Aristote et saint Thomas, n'ait réussi à dégager fidèlement tout ce qui est contenu dans ce terrible lieu commun.

Il n'y a pourtant pas d'être dont la métaphysique perçoive plus clairement les immuables déterminations spécifiques. Un animal raisonnable, c'est, selon le mot

1. SAINT THOMAS, Sum. contra Gent., IV, c. 52. Saint Thomas écrivait de même, dans son commentaire sur les Sentences (II, d. 31, q. 1, a. 2, ad 3) : « Dieu, lorsqu'il a fait l'homme au commencement, aurait pu former du limon de la terre un autre homme, qu'il aurait laissé dans la condition de sa nature, de sorte qu'il fût mortel et passible et sentant le combat de la concupiscence contre la raison : ce qui n'aurait dérogé en rien à la nature humaine, parce que ces choses suivent des principes de la nature. »

de saint Thomas, comme un horizon entre deux mondes. Il draine et porte à leur point le plus élevé les énergies obscures du sens et de l'instinct, de la poussée végétative et de la matière. Et par sa partie principale il vit à la façon d'un esprit, et il peut épeler les choses divines. Parce que son âme est spirituelle, il a la dignité éminente d'être une personne maîtresse de ses actions.

Mais quel est l'état ou la condition qui convient naturellement à un animal raisonnable? Il importe, en effet, de distinguer la nature elle-même en sa constitution spécifique, et l'état où elle se trouve. Pauvre ou riche, malade ou bien portant, né en pays barbare ou en pays civilisé, il reste toujours que je suis homme. Ce sont divers états pour une même nature. Élaborant cette notion d'état fournie par l'usage courant, le philosophe, considérant la nature humaine, pourra donc se demander quel est l'état qu'elle comporte de soi, autrement dit quelles sont les conditions concrètes qui lui conviendront normalement, par rapport à sa fin et à son bonheur, dans la multitude des individus en qui elle est réalisée?

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23. Le philosophe devra répondre alors : si la nature comme telle est métaphysiquement bonne, car c'est de l'être, et un bel ouvrage de Dieu, l'état qui convient à l'homme en raison de cette nature est loin d'être brillant. Je ne dis pas qu'il est mauvais, il est aussi bon que possible, cette possibilité toutefois ne va pas loin.

On peut bien, il est vrai, supposer un état où la nature humaine serait complète et achevée en perfection dans la ligne même de ses aspirations, et avant tout des aspirations de sa partie supérieure: ni mort, ni maladie, ni ignorance, stable domination de la raison; une nature humaine confirmée dans l'ordre qu'elle requiert, et dans toute la plénitude qui lui peut convenir en raison des principes de son être. Le métaphysicien, après avoir imaginé un tel état, pourra l'appeler état de

nature intègre. Et certes, c'est là un état qui répond aux plus intimes velléités de notre nature, c'est pourquoi l'argumentation de Pascal trouve en nous de secrètes connivences, et nous ne demandons pas mieux que de croire que nous étions faits pour une autre condition terrestre que celle que nous trouvons présentement sur le globe. Ah! nous nous en souviendrons, de cette planète ! disait un jour à Léon Bloy, en regardant couler la Seine, Villiers de l'Isle-Adam...

Pourtant cet état d'intégrité naturelle est un état qui ne nous est pas dû. Un esprit pur, épuisant à lui seul toute la plénitude de son espèce, est naturellement dans un état d'intégrité. Mais Socrate n'est pas l'humanité, il n'est pas homme per essentiam. Des êtres qui participent seulement à la nature de leur espèce ne peuvent pas être de par leur seule nature dans un état d'intégrité1. Secundum magnitudinem tuam multiplicasti filios hominum. Dieu les multiplie sans fin, parce qu'ils sont tous incomplets.

Le seul état qui nous soit dû, en raison de la constitution de notre nature, celui qu'on peut appeler état de nature pure, est formidablement loin de l'état d'intégrité. Sans doute, s'il avait été réalisé en fait, cet état de nature pure aurait-il comporté, pour des raisons que je n'ai pas à développer ici, car elles dépassent le domaine philosophique, un régime providentiel très différent de celui qui convient à une nature d'abord surélevée, puis déchue, et désormais coupable en chaque homme venant au jour. Mais aurait-il été comme un âge d'or ? Saint Thomas en doute fortement. Il aurait comporté des contrariétés moins violentes et des faiblesses moins profondément enracinées, soit. Mais tous les types généraux d'infirmités que nous éprouvons présentement se seraient retrou

1. Cf. SALMANTICENSES, Curs. theol., t. III, disp. IX, dub. 3. De impeccabilitate Angelorum circa finem naturalem præcise sumptum, no 55.

vés dans l'état de nature pure 1. Et il eût été juste et bon qu'il en fût ainsi. Pourquoi ? A cause d'Aristote et de sa définition de l'homme.

Animal raisonnable, l'homme est par définition le plus parfait des animaux, et le plus imparfait des esprits. Il aura donc naturellement beaucoup de peine à dominer en lui sur l'animalité; tout ce qui est de l'esprit sera trop fort pour lui, et sa raison même lui sera lourde.

C'est pourquoi ces raisonnables vivent de fait, pour le plus grand nombre, in sensibus, selon le mot de saint Thomas. Pascal écrit : « L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or, l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur, et par sa fin. Or, à quoi pense le monde? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c'est qu'être roi, et qu'être homme. » Folie, certes. Mais prodige incompréhensible? Non pas. Médiocre et banal ordinaire de puérilité qu'un métaphysicien doit s'attendre à trouver chez des animaux pourvus de raison.

Considérées chacune à part, les inclinations de la nature spécifique de l'homme tendent toutes à une fin bonne, il est doué de libre arbitre, il n'est pas vrai qu'il ne soit qu' « un sujet plein d'erreur, naturelle et ineffaçable sans la grâce », et que rien ne lui montre la vérité ». Mais quelle est sa force pour maintenir en lui la subordination de l'inférieur au supérieur, demandée par la raison? Les natures les plus complexes sont aussi les moins stables, et il n'y a rien de plus complexe que l'homme.

S'il est contraire à la nature, c'est-à-dire à l'ordre

1. Cf. BILLUART, sur les états de la nature (t. III, p. 273 et suiv.).

requis de droit par notre essence, que la concupiscence excède les limites de la raison, et s'il est vrai de dire, au même sens, que le péché est contraire à la nature, il faut ajouter que ces désordres ennemis de notre nature nous sont en fait bien naturels, c'est-à-dire qu'ils sont bien à la portée de notre nature et bien faciles pour elle donc plus fréquents que ce qui est plus difficile.

Par un singulier paradoxe, il se trouve ainsi que par rapport au bien et au mal ce qui, parmi nous, arrive le plus souvent en fait, est cela même qui est contraire à l'ordre requis en droit par la nature de notre espèce. Saint Thomas a là-dessus un mot qui va loin. Malum ut in pluribus in specie humana, nous dit-il. Alors que dans les autres espèces, le bien arrive plus fréquemment que le mal, chez nous, c'est le mal qui est le plus fréquent. Car si la plupart, en fait, vivent dans les sens, en fait la plupart ne vivront pas bien. C'est la première grande loi statistique de la nature humaine.

Notre intelligence, saint Thomas la compare toujours, à la suite d'Aristote, à la matière première, elle est pure puissance à l'égard des intelligibles. Au lieu du marbre dur de la nature angélique, nous sommes une pauvre glaise, plastique sans doute, et qui peut être reprise sans fin, mais défaillant toujours par quelque côté, et qu'un peu de supériorité naturelle a chance de déséquilibrer. Nous sommes immensément potentiels en un mot, et combien éloignés de la fixe activité des formes pures. En même temps, l'esprit a ses exigences en nous, et nous flagelle de ses désirs, et nous demande de mener une vie meilleure que la vie humaine.

24. Quelle chimère est-ce donc que l'homme? C'est un animal raisonnable, un pauvre diable d'animal raisonnable. Saint Thomas sait, par la foi, que « le noeud de notre condition prend ses replis et ses tours dans l'abîme » du péché héréditaire. Mais il sait aussi

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