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quelque chose de contraire à la nature, et il est ainsi frappé de mort dès l'origine. Est-ce qu'il ne serait pas meilleur de partir de plus haut, de servir l'idéal en mangeant et en buvant, en respirant et dans toutes les fonctions de la vie. La beauté doit rayonner sur les arts utiles, et la distinction établie entre les arts utiles et les beaux-arts doit être oubliée. Si l'histoire était racontée véridiquement, si la vie était noblement dépensée, la distinction entre les arts utiles et les beaux-arts ne serait pas plus longtemps aisée et possible'. Dans la nature tout est utile, tout est beau : tout est beau, parce que tout est vivant, plein de mouvement, capable de se reproduire; tout est utile, parce que tout est symétrique et beau. La beauté, ne le croyez pas, ne viendra pas et n'obéira pas à la sommation d'une législature; elle ne répètera pas en Angleterre ou en Amérique son histoire de la Grèce; elle viendra, comme toujours, sans s'annoncer, et jaillira entre les pieds des hommes braves et ardents. C'est en vain que nous demandons au génie de répéter les miracles qu'il a accomplis dans les vieux arts; c'est son instinct, au contraire, de trouver la beauté dans les faits nouveaux et nécessaires, dans le champ et sur le bord de la route, dans la boutique et le moulin. Le génie sortant d'un cœur religieux élèvera à une utilité divine le chemin de fer, l'office des assurances, les compagnies de la Bourse, nos lois, nos assemblées primaires, notre commerce, les batteries galvaniques, la bouteille électrique, le prisme, tous les instruments du chimiste et toutes les choses dans lesquelles nous cherchons simplement aujourd'hui un usage économique. Est-ce que l'aspect égoïste et même cruel qui appartient

'Ceci est fort juste. Je remarque, en effet, que chez le peuple où la beauté s'est le plus alliée à l'utile, où la grandeur et la noblesse ont existé le plus naturellement, chez les Grecs, cette distinction n'a jamais existé.

à nos grands ouvrages mécaniques, aux moulins, aux railways, à toutes nos machines, n'est pas l'effet des impulsions mercenaires auxquelles tous ces ouvrages obéissent? Lorsque son message a un but noble, le bateau à vapeur qui franchit l'Atlantique et établit comme un pont entre la vieille et la nouvelle Angleterre, qui arrive au port avec la ponctualité d'une planète, est un pas fait par l'homme dans la voie de l'harmonie avec la nature; le bateau qui, à Saint-Pétersbourg, marche sur la Newa par l'attraction du magnétisme, a besoin de peu de chose pour devenir sublime. Lorsque la science sera enseignée par l'amour, lorsque ses pouvoirs seront réglés et dirigés par l'amour, alors toutes nos œuvres, aujourd'hui si pauvres, apparaîtront comme les suppléments et lés continuations de la création matérielle.

III

HISTOIRE.

Je suis le propriétaire de la pléiade et de l'année solaire, de la main de César, du cerveau de Platon, du cœur de Jésus et de l'inspiration de Shakspeare.

Il y a un esprit commun à tous les individus. Chaque homme est pour ainsi dire un terrain neutre commun à tous les autres hommes. Celui qui a été une fois admis aux droits de la raison est un homme libre, dégagé de toute sujétion envers les autres hommes. Ce que Platon a pensé, il peut le penser; ce qu'un saint a senti, il peut le sentir; ce qui, à une époque quelconque, est arrivé à un homme, il peut le comprendre. Celui qui a accès auprès de cet esprit universel fait partie intégrante de tout ce qui est ou de tout ce qui peut être accompli, car cet esprit seul est l'agent souverain.

L'histoire est le mémorial des œuvres de cet agent universel. Son génie est expliqué par la complète série des temps. L'homme n'est explicable par rien moins que par toute son histoire. Sans hâte et sans repos, l'esprit humain depuis le commencement des âges travaille à réaliser chaque faculté, chaque pensée, chaque émotion dans des événements adéquats; mais toujours la pensée devance le fait, et tous les faits de l'histoire préexistent comme lois dans l'esprit. Les circonstances donnent à chacune de ces lois la prédominance à son tour, et les

limites de la nature ne donnent la puissance qu'à une seule à la fois. Un homme est une complète encyclopédie des faits. La création de mille forêts est dans un chêne, et l'Égypte, la Grèce, Rome, la Gaule, la GrandeBretagne, l'Amérique gisent enveloppées déjà dans le premier homme. Époque après époque, camps, royaumes, empires, républiques, démocraties, sont simplement l'application de cet esprit multiple à un monde multiple.

L'esprit humain écrit son histoire et doit la lire. Le sphinx doit résoudre sa propre énigme. Si toute l'histoire est dans un homme, elle peut être toute expliquée par l'expérience individuelle. Il y a une relation cntre les heures de notre vie et les siècles du temps. De même que l'air que je respire est tiré des grands réservoirs de la nature, de même que la lumière qui tombe sur mon livre part d'une étoile éloignée de cent millions de milles, de même que le poids de mon corps dépend de l'équilibre des forces centrifuges et centripètes; ainsi les heures devraient être instruites par les siècles et les siècles expliqués par les heures. Chaque homme est une incarnation de cet esprit individuel. Toutes les propriétés de cet esprit existent en lui. Chaque pas dans son existence privée jette la lumière sur ce qu'ont accompli les grandes corporations d'hommes, et les crises de sa vie se rapportent aux crises nationales. Chaque révolution fut d'abord une pensée dans l'esprit d'un seul homme, et lorsque la même pensée se rencontrera plus tard dans un autre homme, celui-là aura trouvé la clef de cet événement. Chaque réforme fut d'abord une opinion particulière, et lorsqu'elle deviendra de nouveau une opinion particulière, le problème d'un siècle sera résolu. Le fait raconté doit correspondre à quelque chose qui est en moi pour qu'il soit croyable ou seulement intelligible. Lorsque nous lisons, nous devons devenir Grecs, Romains, Tures, prêtres, rois, martyrs et bourreaux; nous

devons rattacher ces images à quelque réalité cachée dans notre expérience secrète; autrement nous ne verrons rien, nous n'apprendrons rien, nous ne nous souviendrons de rien. Ce qui est arrivé à Asdrubal ou à César Borgia est une illustration des puissances et des dépravations de l'esprit, aussi bien que ce qui nous est arrivé. Chaque nouvelle loi, chaque mouvement politique a son sens en vous. Asseyez-vous devant chacun de ces bulletins, et dites: Ici est une de mes pensées; sous ce masque fantastique, odieux ou gracieux, ma nature de Protée se cache. Cela remédie à la trop grande proximité de nos actions et les jette dans la perspective; et de même que l'écrevisse, le bélier, le scorpion, la balance et le verseau perdent toute bassesse quand ils nous apparaissent comme signes du zodiaque, ainsi je puis voir mes propres vices sans colère dans les personnes éloignées de Salomon, d'Alcibiade et de Catilina.

C'est cette universelle nature qui imprime la dignité aux individus et aux choses. La vie humaine est mystérieuse et inviolable, parce qu'elle est le sanctuaire de cette universelle nature, et c'est pourquoi nous l'entourons afin de la protéger, de lois et de pénalités. Toutes les lois tirent de là leur dernière raison, toutes au moins expriment le respect pour cette infinie et suprême essence. La propriété aussi tient de l'âme, couvre de grands faits spirituels, et instinctivement nous la protégeons par l'épée et par la loi, par de larges et complexes combinaisons. Notre obscure conscience de ce fait est la lumière qui luit sur tous nos jours, la réclamation des réclamations, le plaidoyer en faveur de l'éducation, de la justice, de la charité; le fondement de l'amitié et de l'amour, de l'héroïsme et de la grandeur, et de tous les actes qui dérivent de la confiance en soi-même. Il est remarquable qu'involontairement nous lisons tou

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