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naturelle lui ont fait aimer la musique et les vers. C'est un fait souvent observé, que les hommes ont écrit de bons vers sous l'inspiration de la passion, ce qu'ils n'ont pu faire dans toute autre circonstance.

L'amour a le même pouvoir sur tout le reste de sa nature. Il élargit le sentiment, il rend le bouffon gracieux et donne du cœur au làche. Il infusera le courage et la bravoure dans le cœur des plus abjects et des plus lâches, de manière à les rendre capables de défier le monde entier, pour peu qu'ils soient encouragés par l'objet bienaimé. En le donnant à un autre, l'amour unit encore davantage l'homme à lui-même. Maintenant il est un nouvel homme, avec de nouveaux sens, de nouveaux et plus pénétrants desseins, avec un caractère et des élans pleins d'une religieuse solennité. Il n'appartient pas plus longtemps à sa famille et à la société. Il est quelque chose maintenant; il est une personne, il est une âme.

Et ici examinons d'un peu plus près la nature de cette influence qui est si puissante sur la jeunesse de l'homme. Approchons, pour l'admirer, de cette beauté dont nous célébrons maintenant la révélation aux yeux de l'homme, beauté bienvenue comme le soleil partout où il lui plait de briller. Merveilleux est son charme. Elle semble se suffire à elle-même. L'amant ne peut se représenter en imagination sa maitresse pauvre et solitaire. Douce et remplie de boutons comme un arbre en fleur, animant toutes choses, la tendresse tire sa société d'elle-même, et enseigne à l'amant pourquoi la beauté fut toujours représentée accompagnée des grâces et des amours. L'existence de la beauté remplit le monde de richesses. Quoiqu'elle défende à l'amant de donner son attention à toutes les autres personnes, les déclarant indignes et viles, cependant elle l'indemnise en le transportant dans un élément impersonnel, large, universel, ou sa maitresse se présente à lui comme l'exemplaire de toutes

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les vertus et de toutes les choses choisies. C'est pour cette raison que l'amant ne trouve jamais aucune ressemblance entre sa maîtresse et ses parents ou les autres femmes. Ses amis trouvent en elle quelques traits de sa mère ou de ses sœurs, ou même de personnes qui ne sont pas de son sang. L'amant ne lui trouve de ressem– blance qu'avec les soirs d'été, les matins étincelants comme le diamant, les arcs-en-ciel et le chant des oi

seaux.

La beauté est toujours la chose que les anciens estimaient divine. C'est, disaient-ils, la floraison de la vertu. Qui peut analyser le charme sans nom, qui, sorti de cette forme, de cette figure ou de cette autre, vient nous frapper comme un trait de lumière? Nous sommes mus par un sentiment de tendresse et de plaisir, mais nous ne pouvons savoir d'où sortent cette délicate émotion et ce rayon errant. L'imagination nous interdit absolument de les rapporter à l'organisation; ils n'ont pas davantage leur source dans les relations de l'amitié et de l'amour, que la société connaît et possède; mais ils proviennent, à ce qu'il me semble, de relations d'une douceur et d'une délicatesse transcendantes. Ils appartiennent à une sphère tout à fait différente de la nôtre et inaccessible, à une vraie terre des fées que les roses et les violettes symbolisent pour nous et semblent nous faire pressentir. Nous ne pouvons faire la beauté captive; sa nature est semblable à l'éclat que jette la gorge de la colombe, elle se penche vers nous et s'évanouit aussitôt; par là elle ressemble aux choses les plus excellentes qui ont toutes ce caractère d'arc-en-ciel, et défient tous les efforts de l'homme pour se les approprier et les rendre propres à son usage. Que voulait donner à entendre JeanPaul Richter, lorsqu'il s'exprimait ainsi en s'adressant à la musique: «< Arrière, arrière, tu me parles de choses que je n'ai jamais trouvées dans ma vie, que je ne troy

verai jamais, » si ce n'est ce que nous venons de dire. On peut observer le même fait dans les œuvres de l'art plastique. La statue est belle lorsqu'elle commence à être incompréhensible, lorsqu'elle a pour ainsi dire épuisé toute critique, et que ne pouvant plus être mesurée par le mètre et le compas, elle demande une forte imagination pour la comprendre et exprimer l'action qu'elle est près d'accomplir. Le dieu ou le héros du sculpteur est toujours représenté dans un point de transition entre ce qui est visible aux sens et ce qui ne l'est pas; c'est alors que la statue commence à cesser d'être une pierre. La même remarque s'applique à la peinture. Quant à la poésie, son succès n'est pas certain lorsqu'elle se contente de bercer et de satisfaire, mais il est assuré lorsqu'elle nous étonne et nous enflamme, et nous remplit d'aspirations vers l'inaccessible. A ce sujet, Landor' demande si ce fait ne se rapporte pas à quelque plus pur état de sensation et d'expérience.

Telle doit être aussi la beauté personnelle que l'amour adore; aussi est-elle charmante lorsque d'abord elle se fait inaccessible et reste elle-même, lorsqu'elle nous détache de tout but déterminé et commence pour nous une histoire sans fin, lorsqu'au lieu des satisfactions terrestres elle réveille en nous les rayons et les visions, lorsqu'elle nous semble « trop bonne et trop brillante pour la nourriture journalière de l'homme; » lorsqu'elle fait sentir son indignité à l'adorateur, lorsqu'elle le rend incapable de se reconnaitre aucun droit sur elle, fût-il César, non plus que sur le firmament ou sur les splendeurs du coucher du soleil.

De là est né le proverbe : « Si je vous aime, en quoi cela vous touche-t-il? » Nous parlons ainsi parce que

'Nous présumons que le Landor dont il est ici question est Savage Landor, poëte distingué et très remarquable prosateur, auteur des Conversations imaginaires.

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nous sentons bien que ce que nous aimons n'est pas soumis à votre volonté, mais domine votre volonté; que c'est le rayon sorti de vous et non pas vous, ce quelque chose que vous ne connaissez pas et que vous ne connaîtrez jamais.

Cela s'accorde bien avec cette haute philosophie de la beauté dans laquelle se complaisaient les anciens écrivains. L'âme de l'homme, disent-ils, revêtue d'un corps sur cette terre, allait errant çà et là à la recherche de cet autre monde sa patrie, d'où elle était descendue pour venir dans celui-ci ; mais éblouie par la lumière du soleil naturel, elle ne pouvait voir d'autres objets que ceux de ce monde, lesquels sont les ombres des choses réelles. C'est pourquoi la Divinité envoie au devant de l'âme la belle jeunesse, afin qu'elle se serve des beaux corps comme d'aides, pour se ressouvenir du bon et du beau céleste, et c'est pourquoi aussi l'homme qui contemple une belle personne du sexe féminin accourt vers elle, et goûte la joie la plus haute en considérant la forme, le mouvement et l'intelligence de cette personne, parce qu'elle lui fait supposer la présence de ce qui est intrinsèquement la beauté et de la cause de la beauté.

Toutefois, si par une trop longue fréquentation du corps l'âme devient grossière, et place exclusivement sa satisfaction dans la matière, elle ne recueille rien que le chagrin, le corps étant incapable d'accomplir la promesse de la beauté. Mais si acceptant l'aide des visions et des suggestions que lui apporte la beauté, l'àme traverse le corps et va droit admirer les traits du caractère, si les amants se contemplent l'un l'autre dans leurs discours et dans leurs actions, alors ils entrent dans le palais de la véritable beauté, sentent leur amour pour elle s'enflammer de plus en plus, et de même que le soleil fait paraître le feu obscur en brillant sur le foyer, ainsi au moyen de cet amour ils éteignent en eux les basses affec

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tions et deviennent purs et saints. Par une conversation continuelle avec ce qui est excellent, magnanime, élevé et juste, l'amant arrive à une appréciation plus pénétrante de ces nobles choses et les aime d'un amour plus chaud. Alors, au lieu de les aimer dans un seul objet, il arrive à les aimer dans tous les objets, et la belle âme qu'il adorait n'est plus que la porte par laquelle il pénètre dans le sanctuaire où vivent rassemblées les âmes pures et vraies. Dans la société particulière de sa compagne, il a acquis maintenant une perspicacité qui lui fait apercevoir les taches et les corruptions que le monde lui a imprimées; mais c'est avec une joie mutuelle et sans qu'aucune pensée d'offense leur vienne à l'esprit qu'ils s'indiquent réciproquement les flétrissures et les torts qu'ils ont observé en eux, et qu'ils se prêtent aide et secours pour se guérir. Puis, contemplant dans bien des âmes les traits de la beauté divine, séparant dans chacune d'elles ce qui est divin des corruptions qu'elles ont contracté dans ce monde, l'amant s'élève jusqu'aux sommets de l'amour, de la beauté, de la science divine, au moyen des degrés de cette échelle des âmes créées.

Les hommes vraiment sages de tous les temps nous ont toujours enseigné sur l'amour une doctrine analogue; cette doctrine n'est ni ancienne, ni nouvelle. Platon, Plutarque et Apulée l'ont enseigné; ainsi ont fait Pétrarque, Michel-Ange' et Milton. De nos jours elle attend d'être développée pour être mise en opposition avec cette prudence souterraine qui préside aujourd'hui au mariage, dont les mots sont tous terrestres et sans aucun rapport avec le monde supérieur, et dont l'œil est

Michel-Ange est ici cité évidemment à cause de ses magnifiques sonnets où la doctrine de l'amour platonique est prêchée, et dans lesquels cette doctrine perd son vague mystérieux pour revêtir une forme solide comme la pierre, pleine d'intensité et de concentration.

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