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la solitude le cœur épanche sa tendresse sur tous les objets en général, que les désirs de l'esprit appellent des êtres lointains et sans physionomie arrêtée, que les méditations de la pensée s'étendent sans bornes précises et sans sujets définis, de même l'individu isolé au milieu de la foule voit les hommes et les choses passer autour de lui comme une légion de fantômes. Se repliant sur lui-même, voyant ses pensées d'autrefois et ses jugements d'aujourd'hui, il ne se reconnaît plus lui-même. Ses opinions passées en faisaient un être particulier que ses opinions d'aujourd'hui ont détruit. Sa vie entière, par la théorie de la non-persistance, est une série de transformations et de métamorphoses. L'instinct, vague mystérieuse, nous entraîne dans son roulis impétueux, incessant, et c'est alors qu'étourdis et fatigués par cette tempête toujours renaissante, nous perdons conscience de nous-mêmes; c'est alors que notre être s'engloutit dans cet immense océan de l'être universel en qui tout dort et rêve, d'où par flots et par moments sortent la vie et la pensée.

Les conséquences métaphysiques et morales de la philosophie d'Emerson sont la suppression de l'espace et du temps. Au temps se rapporte l'histoire, à l'espace se rapporte la nature. L'individu, qui, selon le beau mot de Fichte, tire à lui l'éternité, va concentrer en luimême l'humanité et la nature. C'est en lui qu'elles vont trouver leur réalité; sans lui, la nature et l'humanité ne seraient qu'une suite d'images et une série de faits successifs. L'histoire et la nature vont devenir subjectives.

L'âme suprême est, avons-nous vu, la terre commune des pensées de tous les hommes. Il n'y a donc qu'un même esprit pour tous les individus qui composent l'humanité. Je suis partic intégrante de cet esprit, donc je puis comprendre tout ce qui a été fait dans le monde.

L'histoire conserve le souvenir des actes et des œuvres de cet esprit. Je puis trouver les lois de l'histoire, puisque le même esprit qui présida aux scènes du passé préside à mes actes d'aujourd'hui. Tous ces faits répondent à quelque chose qui est en moi. Toute réforme n'a-t-elle pas été d'abord une opinion particulière? « La création de mille forêts est dans un gland, et l'Égypte, la Grèce, Rome, la Gaule, la Grande-Bretagne, l'Amérique gisent enveloppées dans l'esprit du premier homme. » La conclusion de tout cela, c'est la possibilité d'une philosophie de l'histoire. L'individu est l'abrégé de l'humanité. En s'étudiant lui-même, il peut découvrir les lois morales qui régissent l'humanité. Qu'est-ce que l'histoire? La biographie de quelques individus. Donc le sphinx peut résoudre sa propre énigme.

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Dans cette théorie, l'individu est, comme le dit Emerson, l'entière encyclopédie des faits. A mesure qu'il lit les annales des temps passés, il les enferme en lui en se disant Ceci est ma propriété; c'est ainsi que j'ai agi, que j'ai pensé, que j'ai rêvé, que j'ai senti. En même temps qu'il concentre en son âme tous les faits de l'histoire, il est doué du pouvoir de généraliser ses pensées particulières et ses actes privés. Une croyance, une vérité, une institution, nées dans son cerveau, deviendront la propriété de l'humanité. Par là Emerson croit établir un courant entre l'individu et l'humanité; il se trompe: sa théorie, poussée à ses dernières conséquences, arrive à détruire l'histoire et avec elle l'expérience qu'elle nous présente, la sagesse qu'elle nous enseigne. Il n'y a plus de réalité, d'expérience et de sagesse que dans l'esprit de l'individu. « La nuit est maintenant là où l'âme était autrefois, » dit-il. Et toute l'histoire tombe ainsi dans le néant.

Nous souscrivons à cette pensée d'Emerson, qu'il peut y avoir une philosophie de l'histoire, parce que tous les

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faits répondent à une pensée ou à une faculté qui est en nous. Nous croyons qu'en s'interrogeant l'individu peut découvrir la raison des faits; nous croyons encore qu'il peut donner une vie nouvelle à ces faits dont toute l'existence aujourd'hui consiste dans un léger souvenir; mais détruire l'histoire, effacer de nos cœurs le culte du* glorieux passé de l'humanité, nous n'y consentirons jamais. Emerson est d'ailleurs inconséquent; il serait facile de lui prouver qu'en annihilant l'histoire, il va contre sa propre théorie, selon laquelle l'histoire doit présider à notre développement intellectuel. On ne saurait refuser néanmoins à ces vues sur l'histoire une remarquable hardiesse, une singulière profondeur. Pour expliquer les rapports qui existent entre les périodes de l'histoire et les périodes de la vie individuelle, Emerson a recours aux développements les plus ingénieux, les plus subtils. Il pose très nettement le principe d'une philosophie de l'histoire, il ne s'égare que lorsqu'il brise toute tradition, et encore a-t-il une excuse: c'est pour abattre la tyrannie des faits, pour éviter la routine, pour donner à l'homme de son siècle une haute idée de luimême, pour réduire tous les faits historiques en faits moraux, qu'il anéantit le passé; mais ici l'humanité me semble devoir réclamer ses droits contre l'individu.

Par cette théorie de l'histoire, nous avons supprimé le temps; nous allons voir Emerson supprimer l'espace. Qu'est-ce que la nature? Une multitude d'images et d'apparences. Ces apparences du monde physique répondent aux apparences du monde moral. La nature comme l'histoire existe pour l'éducation de l'homme. Les apparences de la nature sont symboliques, mais ces symboles ont un rapport avec notre être. L'individu doit s'appliquer à rechercher le sens de ces symboles à l'aide de la faculté qu'Emerson appelle prudence. La prudence est la vertu des sens, la science des apparences. « Elle

cherche à la fois la santé du corps en se conformant aux conditions physiques, et la santé de l'esprit en se conformant aux lois intellectuelles. » Nommons-la donc par son vrai nom; la prudence telle qu'Emerson la décrit, c'est la science de la vie, celle qui fait le sage.

L'entière possession de soi-même au milieu de cette suite d'images et de symboles qui tourbillonnent autour de nous constitue la prudence. La nature nous entoure d'illusions, mais l'homme prudent sait les éviter. Fort de sa confiance en lui-même, il détermine le caractère de la nature par son caractère. Fichte disait : « Le moi crée le monde; » Emerson dit : « Le monde est tel que l'homme veut qu'il soit. » Le vrai sage, l'homme prudent dédaigne l'apparence et va droit au réel. Cette réalité, c'est la loi dont chaque image de la nature est le symbole. Les symboles ont trois degrés : l'utilité, la beauté, la vérité. Il y a également trois degrés dans la prudence: la prudence qui s'attache au symbole pour son utilité, celle qui s'attache à la beauté du symbole, et enfin celle qui s'attache à la beauté de la chose réelle représentée par le symbole. Emerson divise les hommes en trois catégories, selon qu'ils cherchent dans les symboles l'utilité, la beauté et la vérité. La vraie prudence est celle qui demande aux symboles la vérité qu'ils renferment et la loi qui leur est commune.

Ici viennent tout naturellement se placer les idées d'Emerson sur l'art. Ce que le sage fait pour la vérité, l'artiste le fait pour la beauté. Il fixe les apparences de la nature qui lui semblent les plus belles. Dans un paysage, le peintre doit dédaigner les détails et peindre l'idée que lui suggère le paysage. Dans un portrait, c'est le caractère et non les traits qu'il doit peindre. L'artiste est celui qui sait le mieux généraliser une chose particulière, fixer pour jamais une chose momentanée, découvrir au milieu d'apparences éphémères le trait

prédominant, le caractère essentiel, la réalité éternelle. Il est superflu de s'arrêter longtemps sur ces idées : cherchons à les expliquer. Toutes les choses de ce monde, en effet, celles de la nature et celles de notre esprit, nos pensées, nos sentiments, nos perceptions, ne sont que des apparences; elles passent, repassent et s'évanouissent. Tout dans le monde extérieur et dans notre cœur est sujet à des métamorphoses infinies; mais le sage reconnaît que ces choses sont les spectres des réalités : il arrête sur elles un regard fixe, démêle les apparences trompeuses des symboles véritables, constate le phénomène utile, sourit au fantôme de la beauté et se sert de ces apparences brillantes comme d'autant de degrés pour atteindre la vérité. Lorsqu'il a reconnu dans la nature les apparences divines, il leur donne un corps s'il est artiste, et les fixe pour jamais. S'il est sage, il se sert de ces symboles pour guider sa vie. La vertu et le génie dépendent de cette recherche.

Les idées politiques d'Emerson sont peu nombreuses. Un seul principe les explique toutes. Le philosophe américain ne reconnaît pas de bornes à l'influence personnelle. L'État n'existe que pour l'éducation du citoyen. Les institutions, qui ne sont que des essais, l'État, qui n'est pas stable, mais tout au contraire fluide de sa nature, n'ont pas le droit de dominer l'individu. Lois, statuts, institutions, existent simplement pour nous dire : Voilà ce que vous pensiez hier, que pensez-vous aujourd'hui? L'État doit suivre les progrès du citoyen et non les commander.

Maintenant, quelle est la sanction de la philosophie d'Emerson? Nous connaissons déjà la sanction rémunératrice, qui est la révélation individuelle. La clause pénale s'appelle compensation. L'àme de l'individu, qui concentre en lui la nature et l'humanité, doit être l'image de l'ordre parfait, de l'unité. Son devoir principal

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