Images de page
PDF
ePub

V

Dans toute la discussion qui va suivre, j'entends me maintenir sur le terrain dogmatique et ne laisser aucune place au scepticisme philosophique systématique. En dépit de l'opinion du sceptique, je prétends résolument poser en principe que la vérité existe et que la destinée de notre entendement est de la connaître; sur ce point, je me sépare de lui absolument.

Mais il y a deux manières de concevoir la croyance à l'existence du vrai et à la possibilité pour l'esprit de le découvrir. La croyance au vrai peut affecter la forme empirique et la forme absolutiste: pour l'absolutiste, non seulement il nous est donné d'atteindre à la vérité, mais encore pouvons-nous avoir conscience du moment où nous y atteignons; pour l'empiriste au contraire, alors même que nous posséderions la vérité, rien ne saurait infailliblement nous avertir du moment où cette possession est certaine. Connaître est une chose; savoir que l'on connaît en est une autre; la première de ces deux possibilités n'implique pas forcément la seconde. C'est pourquoi l'empiriste comme l'absolutiste, bien qu'aucun des deux ne puisse être appelé sceptique au sens philosophique usuel du mot, affichent chacun dans leur vie privée un degré de dogmatisme très différent.

Si nous jetons un regard sur l'histoire des opinions, nous pouvons constater que la tendance empirique a largement prévalu dans la science, tandis qu'en philosophie la tendance absolutiste a dominé tous les problèmes. Le principal caractère de la béatitude que nous promettent les différentes philosophies réside dans la conviction que possèdent toutes les écoles de conduire au fondement de la certitude. << D'autres philosophies sont des collections d'opinions fausses pour la plupart; ma philosophie fournit

une base définitive » : qui ne reconnaît ici la formule type de tout système digne de ce nom? Un système véritable doit se présenter comme un système clos, discutable peut-être dans certains de ses détails, mais jamais dans ses traits essentiels!

L'orthodoxie scolastique, à laquelle il faut toujours se reporter si l'on aime les théories clairement exposées, a parfaitement rendu cette conviction absolutiste dans ce qu'elle intitule la doctrine de « l'évidence objective ». Si par exemple je ne puis révoquer en doute ces propositions : « j'existe », « deux sont moins que trois », « tous les hommes sont mortels, donc je suis mortel »,. c'est que leur objet illumine irrésistiblement mon entendement. Le fondement définitif de l'évidence objective qui s'attache à certaines propositions réside dans l'adæquatio intellectus nostri cum re. La certitude qu'elle apporte implique, par rapport à la vérité que l'on envisage, une aptitudinem ad extorquendum certum assensum, et par rapport au sujet, une quietem in cognitione qui accompagne la réception de l'objet dans l'entendement et qui ne laisse derrière elle aucune possibilité de doute; et dans toute cette opération, rien n'agit que l'entitas ipsa de l'objet et l'entitas ipsa de l'esprit. Nous autres, gauches penseurs modernes, nous n'aimons guère discuter en latin, peut-être même nous déplaîtil de discuter le moins du monde en termes choisis; mais au fond, lorsque nous nous abandonnons à nousmêmes, et que nous laissons de côté tout argument. critique, notre état d'esprit se ramène sensiblement à ceci vous croyez à l'évidence objective et j'y crois. Il se produit en nous comme un avertissement, comme un timbre qui sonne midi, lorsque les aiguilles de notre horloge mentale ont parcouru le cadran et rencontrent la douzième heure. Les plus grands empiristes d'entre nous ne sont empiristes qu'à la réflexion; abandonnés à leurs instincts, ils dogma

tisent comme s'ils étaient infaillibles. Lorsqu'un Clifford vient nous dire combien nous sommes coupables d'adopter le christianisme sur une « évidence aussi insuffisante », cette insuffisance prétendue est en réalité la dernière chose à laquelle il pense. L'évidence lui suffit comme à nous, mais il se trouve qu'elle l'a conduit à d'autres conclusions. Il croit si fermement à un ordre naturel opposé à la conception chrétienne de l'univers, qu'il n'existe pour lui en cette matière aucune option vivante: le christianisme est pour lui dès le début une hypothèse morte.

VI

Mais si nous sommes ainsi tous absolutistes par instinct, quelle attitude devons-nous, en qualité d'étudiants de philosophie, observer en présence des faits? Devons-nous les épouser et les endosser? ou devonsnous au contraire les traiter comme une faiblesse de notre nature dont il y aurait lieu, dans la mesure du possible, de nous libérer?

J'estime très sincèrement que cette dernière attitude est la seule qui soit digne d'un esprit réfléchi. L'évidence et la certitude objective constituent certainement un très bel idéal, mais où pourrait-on les rencontrer sur cette planète qu'éclaire la lune et que visite le rêve? C'est pourquoi je suis moi-même un empiriste complet dans toute l'étendue de ma théorie de la connaissance humaine. Certes je vis de cette croyance pratique que nous devons faire des expériences et réfléchir sur ces expériences, car c'est par là seulement que nos opinions croîtront en vérité. Mais considérer l'une d'elles quelle qu'elle soit comme définitive et à l'abri de toute correction, est une attitude tout à fait erronée : toute l'histoire de la philosophie le prouve.

Il n'est qu'une vérité qui soit absolument certaine et que le scepticisme pyrrhonien lui-même laisse debout: c'est que le phénomène de conscience actuel existe. Mais cela n'est que le point de départ de la connaissance, l'acceptation d'une donnée sur laquelle on philosophera. Les divers systèmes philosophiques constituent autant de tentatives destinées à exprimer ce qu'est réellement cette donnée. Et si nous nous tournons vers notre bibliothèque, à quels déboires ne courrons-nous pas? Où trouver une solution qui soit indiscutablement vraie? Si l'on met à part les propositions abstraites qui expriment une comparaison telles 2 et 2 font 4 que et qui par elles-mêmes ne nous apprennent rien sur la réalité concrète, on ne saurait citer une seule proposition qu'un philosophe ait considérée comme évidente sans qu'un autre l'ait traitée de fausse ou en ait du moins sincèrement discuté la légitimité. Le fait par certains de nos contemporains tels que Zoellner et Charles H. Hinton d'avoir sérieusement prétendu s'élever au-dessus des axiomes de géométrie, et le rejet par les hégéliens de toute la logique aristotélicienne, viennent, comme des exemples frappants, à l'appui de ma thèse.

[ocr errors]

On n'a jamais pu s'accorder sur le critérium concret du vrai. Les uns le placent en dehors du moment de la perception, soit dans la révélation, soit dans le consensus gentium, l'instinct du cœur ou l'expérience systématisée de la race. D'autres le cherchent dans la perception même tels sont Descartes avec ses idées claires et distinctes garanties par la véracité de Dieu, Reid avec son « sens commun», et Kant avec ses formes de jugements synthétiques a priori. Le fait que l'objet de la pensée se prête à une vérification sensible, le fait qu'il possède une unité organique complète, l'impossibilité de concevoir le contraire de la proposition que l'on examine, ce sont là encore des critères variés que l'on a invoqués tour à tour. Mais aucun ne renferme posi

tivement cette évidence objective tant vantée; elle n'est jamais qu'une aspiration, un concept-limite qui marque l'idéal infiniment lointain de notre vie pensante. Prétendre que certaines vérités la possèdent dès maintenant, c'est simplement affirmer que lorsque vous les croyez vraies et qu'elles sont vraies, alors seulement leur évidence est objective. Mais pratiquement, la conviction que chacun possède de ne se rendre qu'à l'évidence objective, n'est jamais qu'une opinion subjective de plus qui s'ajoute aux autres.

être

-

Car de quel cortège d'opinions contradictoires n'at-on point proclamé l'évidence objective et l'absolue certitude! L'univers est pénétré de raison l'univers n'est au contraire que le résultat de phénomènes mécaniques; il y a un Dieu personnel - un Dieu personnel est inconcevable; il existe en dehors de la pensée un univers directement connaissable l'esprit ne peut connaître que ses propres idées; il y a un impératif moral l'obligation n'est que la résultante des désirs; un principe spirituel permanent se trouve en chaque il n'existe qu'une succession d'états d'âme changeants; la chaîne des causes est infinie il y a une cause première absolue; une nécessité éternelle une liberté; une cause finale aucune cause finale; une unité primitive- une pluralité primitive; une continuité universelle — une discontinuité essentielle; un infini pas d'infini. Il y a ceci il y a cela; il n'est rien en effet qui n'ait été considéré par celui-ci comme absolument vrai tandis que son voisin l'estimait absolument faux; et cependant aucun absolutiste n'a jamais compris que cette incertitude est inévitable, et que l'intelligence, même lorsque la vérité est directement à sa portée, ne peut la reconnaître à aucun signe infaillible. Si l'on se rappelle en effet que la plus frappante application à la vie pratique de la doctrine de la certitude objective apparaît dans l'œuvre du Saint-Office de l'Inquisition, on est moins

[ocr errors]

« PrécédentContinuer »