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que ce billet fit rentrer Saint-Lambert en luimeme, et qu'il eut regret à ce qu'il avait fait; mais, trop fier à son tour pour en revenir ouve: tement, il saisit, il prépara peut-être le moyen d'amortir le coup qu'il m'avait porté. Quinze jours après, je reçus de M. d'Epinay la lettre suivante (liasse B, no 10).

Ce jeudi 26.

« J'ai reçu, monsieur, le livre que vous avez «eu la bonté de m'envoyer; je le lis avec le plus grand plaisir. C'est le sentiment que j'ai toujours « éprouvé à la lecture de tous les ouvrages qui "sont sortis de votre plume. Recevez-en tous << mes remercîmens. J'aurais été vous les faire «moi-même, si mes affaires m'eussent permis de « demeurer quelque temps dans votre voisinage: << mais j'ai bien peu habité la Chevrette cette an «née. Monsieur et madame Dupin viennent my «< demander à dîner dimanche prochain. Je compte «que MM. de Saint-Lambert, de Francueil, et « madame d'Houdetot, seront de la partie. Vous « me feriez un vrai plaisir, monsieur, si vous vou« liez être des nôtres. Toutes les personnes que j'aurai chez moi vous désirent, et seront char« mées de partager avec moi le plaisir de passer «< avec vous une partie de la journée. J'ai l'honneur « d'être avec la plus parfaite considération, etc. »

Cette lettre me donna d'horribles battemens de

cœur. Après avoir fait depuis un an la nouvelle de Paris, l'idée de m'aller donner en spectacle, vis-à-vis de madame d'Houdetot, me faisait tremebler, et j'avais peine à trouver assez de courage pour soutenir cette épreuve. Cependant puisqu'elle et Saint-Lambert le voulaient bien, puisque d'Epinay parlait au nom de tous les conviés, et qu'il n'en nommait aucun que je ne fusse bien aise de voir, je ne crus point, après tout, me com promettre en acceptant un dîné où j'étais, en quelque sorte, invité par tout le monde. Je promis donc. Le dimanche il fit mauvais. M. d'Epinay m'envoya son carrosse, et j'allai.

Mon arrivée fit sensation. Je n'ai jamais reçu. d'accueil plus caressant. On eût dit que toute la compagnie sentait combien j'avais besoin d'être rassuré. Il n'y a que les creurs français qui connaissent ces sortes de délicatesses. Cependant je trouvai plus de monde que je ne m'y étais attendu : entre autres, le comte d'Houdetot, que je ne connaissais point du tout, et sa sœur, madame de Blainville, dont je me serais bien passé. Elle était venue plusieurs fois l'année précédente à Eaubonne; et sa belle-soeur, dans nos promenades solitaires, l'avait souvent laissée s'ennuyer à gar der le mulet. Elle en avait nourri contre moi un ressentiment qu'elle satisfit durant ce dîné tout à son aise; car on sent assez que la présence du comte d'Houdetot et de Saint-Lambert ne mettait pas les rieurs de mon côté, et qu'un homme em

barrassé dans les entretiens les plus faciles n'éta pas fort brillant dans celui-là. Je n'ai jamais tant souffert, ni fait si mauvaise contenance, ni requ d'atteintes plus imprévues. Enfin, quand on fat sorti de table, je m éloignai de cette mégère; jeus le plaisir de voir Saint-Lambert et madame d'Houdetot s'approcher de moi, et nous causàmes ensemble une partie de l'après-midi, de choses indifférentes, à la vérité, mais avec la même familiarité qu'avant mon égarement. Ce procédé ne fut pas perdu dans mon cœur, et si Saint-Lambert y eit pu lire, il an eût sûrement été content. Je pas jurer que, quoiqu'en arrivant la vue de madame d'Houdetot m'eût donné des palpitations jusqu'à la défaillance, en m'en retournant, je ne pensa presque pas à elle; je ne fus occupé que de SaintLambert.

Malgré les malins sarcasmes de madame de Blainville, ce diné me fit grand bien, et je me fe licitai fort de ne m'y être pas refusé. J'y reconnus non-seulement que les intrigues de Grimm et des holbachiens n'avaient point détaché de moi me anciennes connaissances (4); mais, ce qui me

flatia davantage encore, que les sentimens de madame d'Houdetot et de Saint-Lambert étaient moins changés que je n'avais cru; et je compris

(í) Voilà ce que, dans la simplicité de mon coeur, je croyai encore quand j'écrivis mes Confessions (*).

(*) Note qui manque au manuscrit autographe

enfin qu'il y avait plus de jalousie que de mésestime dans l'éloignement où il la tenait de moi. Cela me consola et me tranquillisa. Sûr de n'ètre pas un objet de mépris pour ceux qui l'étaient de mon estime, j'en travaillai sur mon propre cœur avec plus de courage et de succès. Si je ne vins pas à bout d'y éteindre entièrement une passion coupable et malheureuse, j'en réglai du moins si bien les restes, qu'ils ne m'ont pas fait faire une seule faute depuis ce temps-ià. Les copies de ma dame d'Houdetot, qu'elle m'engagea de reprendre, mes ouvrages, que je continuai de lui envoyer quand ils paraissaient, m'attirèrent encore de s part de temps à autre quelques messages et billets indifférens, mais obligeans. Elle fit même plus, comme on verra dans la suite; et la conduite réciproque de tous les trois, quand notre commerce eut cessé, peut servir d'exemple de la façon dont les honnêtes gens se séparent quand il ne leur convient plus de se voir,

Un autre avantage que me procura ce dîné fut qu'on en parla dans Paris, et qu'il servit de réfu tation sans réplique au bruit que répandaient par tout mes ennemis, que j'étais brouillé mortellement avec tous ceux qui s'y trouvèrent, et surtout avec M. d'Epinay. En quittant l'Ermitage, je lui avais écrit une lettre de remerciment très-honnête, à laquelle il répondit non moins honnêtement; et les attentions réciproques ne cessèrent point, tant avec lui qu'avec M. de La Live, son fière, qui

Les Confessions. 3.

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même vint me voir à Montmorency, et m'envova ses gravures. Hors les deux belles-sœurs de madame d'Houdetot, je n'ai jamais été mal avec personne de sa famille.

Ma Lettre à d'Alembert eut un grand succès. Tous mes ouvrages en avaient eu; mais celui-ci me fut plus favorable : il apprit au public à se défier des insinuations de la coterie holbachique. Quand j'allai à l'Ermitage, elle prédit, avec sa suffisance ordinaire, que je n'y tiendrais pas trois mois. Quand elle vit que j'y en avais tenu vingt, et que, forcé d'en sortir, je fixais encore ma de meure à la campagne, elle soutint que c'était obs tination pure; que je m'ennuyais à la mort dans ma retraite; mais que, rongé d'orgueil, j'aimais mieux y périr victime de mon opiniâtreté que de m'en dédire, et de revenir à Paris. La Lettre à d'Alembert respirait une douceur d'âme qu'on sentit n'être point jouée. Si j'eusse été ronge d'humeur dans ma retraite, mon ton s'en serait senti. Il en régnait dans tous les écrits que j'avais faits à Paris: il n'en régnait plus dans le premier que j'avais fait à la campagne. Pour ceux qui savent observer, cette remarque était décisive. On vit que j'étais rentré dans mon élément.

Cependant ce même ouvrage, tout plein de douceur qu'il était, me fit encore, par ma balourdise ou par mon malheur ordinaire, un nouvel ennemi parmi les gens de lettres. J'avais fait connaissance avec Marmontel chez M. de La Popli

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